PALERME : UNE AUTOBIOGRAPHIE DANS LA LUMIÈRE

Palerme. Ville natale. Ville des origines. Giorgio Vasta se raconte à travers la lumière. L’éclairage d’un néon, la luminescence d’un écran ou l’éblouissement d’un miroitement sur une étendue d’eau dissimulent derrière cette apparente blancheur les fragments d’une vie.

« Alors, je m’étais dit et j’avais écrit : s’il existe – et il existe – une géographie de la lumière, est-il possible d’imaginer – sans aucune assise scientifique, en suivant seulement la rêverie – une histoire de la lumière ? » [1]

Se perdre dans l’éclairage, artificiel ou naturel. Se composer dans celui-ci, dans un rêve fait d’éclats.

Les mots fuient, la langue s’allonge, se dilate telle une pupille. Dans une phrase qui s’étale et s’étend sur l’intégralité de l’ouvrage, il y a cette lumière qui jamais ne s’éteint. Jamais ne faiblit. Ainsi, elle éblouit, éclate, explose aux yeux en s’inscrivant sur la rétine, la laissant se tacher de nuages colorés et mouvants, meurtrie momentanément par l’émerveillement du cristal. La lumière tape, violente, frappe jusqu’à l’aveuglement. Elle pique, elle est chaude, indomptable et vivante.

L’écriture est cette apnée, cette urgence comme des mots qui se déversent dans un souffle long. Elle court, gravit les montagnes de lumière qui se dressent. Les mots cherchent le sommet, écument les pavés des allées turinoises ou romaines. Une langue continue qui se tord, se pluralise comme la lumière se fragmente en une multitude de rayons transparents. Elle est cette langue fuyante qui coule dans un flot continu de particules qui composent l’humain, le regard, les choses, l’absence. Elle devient la matière silencieuse perçue par l’œil de celui qui se retire, qui se recule. Distance de l’objectif charnel. Elle offre la matérialité nécessaire à l’impalpable, l’invisible devient visible et les silences bruyants.

 

« maintenant je glissais le pied en arrière, je sentais la lumière crisser sous mes chaussures, je m’arrêtais, je recommençais, je décomposais le mouvement, je reculais, je m’embrouillais dans ce va-et-vient, et puis je m’arrêtais dans ce qui devait être le cercle au centre du terrain »[2]

La lumière est cette temporalité dilatée qui s’accroît dans le détail du regard. Elle devient ce corps. Liquide, elle se déploie et se modèle dans l’ombre des mirages. Elle sculpte l’obscurité comme les fantômes et les fantasmes se rejoignent dans la luminosité du monde. Dans la géographie des ombres. Dans la géographie des temps.

La lumière se fait souvenir. Tantôt rythme, musique, cinéma, elle se projette et se filme, se capte, se fige sur pellicule. Elle devient nostalgique ; un espace, une temporalité. Elle est imprégnée des pensées passées et caresse celui qu’elle enveloppe de sa mémoire.

Elle est un lieu : Palerme, et remonte le temps. En 1970, la lumière se prononce « pa-pa » dans le creux de ce labyrinthe de courbes et de torsions qui fabriquent des jeux d’ombres infinis. Autant d’échos pour la syllabe accueillie qui résonne dans l’oreille du nouveau-né. Être minuscule éclairé par la transparence de la vitre, filtrée par la maille du rideau qui respire au gré du vent, ondule. Ainsi, la naissance s’amorce, inconsciente, illisible.

Plus tard, elle s’allonge et se déploie sur tout un membre pour se refléter dans la goutte qui perle en son sommet. Scintillement sacré au cœur de l’intimité. Elle est ce calme qui habite les places de l’adolescent.

La lumière apparaît à Giorgio Vasta, dans sa forme concrète, à travers l’écran d’ordinateur. Un logiciel diffuse la lumière du monde et se réfléchit sur son propre visage. Par elle, le monde s’offre à lui, pénètre l’espace clos, l’intériorité, si bien qu’elle en devient cet objet qu’il faut saisir. Une obsession qui le traverse et qui le rapproche de cet ami qui court après elle comme un oiseau que l’on aimerait approcher, sentir, toucher.

 

« Ramak avait expliqué que, certes, toute cette fragmentation de Palerme était frustrante mais qu’en même temps cela lui semblait une révélation : ce débordement et cette dispersion continus n’étaient pas propre à la ville mais à l’être, ou du moins l’être tel qu’il le vivait à ce stade de son existence, et à partir de ces réflexions nous nous étions mis à imaginer un composé de photographies et d’un texte qui raconteraient cette ville saturée de signes insaisissables »[3]

 

Ramak Fazel fait de la lumière son outil et son sujet. Dissimulé derrière son objectif photographique, il tente de la capturer. Un animal sauvage qu’il faut apprivoiser.

À deux voix ou à quatre mains, le livre propose de s’appesantir sur les deux langues qui, littéraire et plastique, dialoguent pour rendre à la lumière son évidente sensorialité. Jouant avec les architectures, urbaines et corporelles, l’artiste donne à voir la rugosité des surfaces, la douceur autant que la crudité de la lumière. Les ombres se bousculent, confectionnant des sujets autres, redéfinissant les volumes. Un jeu de cache-cache s’imprime sur le papier photographique divulguant toute la poésie de ces instants et offrant aux lecteurs la possibilité de divaguer, parler dans le vide, réfléchir dans le vide. Cette forme pure du langage, cette Absolutely Everything.

 

Palerme. Une autobiographie dans la lumière, Giorgio VASTA et Ramak FAZEL. Éditions Verdier, 128 p. 21.50 €

Parution : 17 septembre 2026

Editions Verdier | Terra d’altri | Palerme

©David Valentin

[1] VASTA Giorgio, Palerme. Une autobiographie dans la lumière, Editions Verdier, page 17

[2] Ibid. page 39

[3] Ibid. page 51

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