ARTEMISIA GENTILESCHI

Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, vers 1612-1613

ARTEMISIA GENTILESCHI ou Judith et l’art de trancher

C’est une Rome en joie et en sueur sous la chaleur native des jours de mai, qui célèbre le couronnement d’un pape, Paul V. Dans ce théâtre fangeux de misère, de marbre, de corruption et de crimes, les cardinaux défilent dans la soie et la pourpre. Les chevaux sont caparaçonnés d’or et de cuir, le sublime s’emploie à masquer la déchéance humaine, qui mendie en haillons sur le passage des puissants. À quelques mètres des cortèges fastueux, la réalité du peuple romain — les popolani — est sordide. L’air brûlant est saturé des effluves putrides du Tibre non loin. Dans le lointain s’étirent des vols de pigeons sous les salves des mousquets et des canons depuis le château Saint-Ange, refuge pontifical.

Malgré ce cortège de grâce, sur le terrain du jeu de Paume situé dans le quartier de Campo Marzio, à Rome, un pari de quelques écus s’est enflammé. Le Caravage et sa bande d’amis se querellent avec Ranuccio Tomassoni, un jeune aristocrate de réputation douteuse ; il gère un réseau de prostitution et officie comme proxénète de Fillide Melandroni, qui pose pour Le Caravage. La calomnie s’élève, l’infamie écorche sur ce sujet crucial pour lui : la déesse aux cent bouches a éclaboussé son modèle préféré. Elle fut une Sainte Catherine d’Alexandrie, une des œuvres majeures du peintre.

Mais le différend est ancien entre Le Caravage et Tomassoni ; rivalités amoureuses, provocations politiques, dettes de jeu. Les trognes transpirantes de chaleur se tordent de colère, on insulte, on crache et c’est l’éclat de l’acier qui jaillit de la chape des fourreaux sous le plomb du soleil. L’atmosphère exhale la haine. Des effluences de sueur létale émanent des pourpoints de cuir, des relents de mauvais vin des bouches qui pestent. À chaque leurre, chaque feinte, la poussière chaude du terrain s’élève du sol et se colle à la peau moite du Caravage, s’infiltre dans ses yeux, et c’est le coup fatal, soudain. Ranuccio touché mortellement à l’aine par le peintre s’effondre dans la poussière. L’artère fémorale est sectionnée. Pour le code d’honneur, c’est une castration manquée à l’entrejambe. Le sang, à l’odeur lourde et fétide, coule inexorablement sur les corps et l’acier. Caravage est blessé à la tête et à la gorge. Poussé par ses amis, il se soustrait à la foule afin d’échapper aux forces de la police du gouverneur de Rome — sbirri del governatore. La lisière entre chefs de gangs locaux et forces de l’ordre est extrêmement perméable ; le propre frère de Ranuccio occupe officiellement la fonction de capitaine des sbirri.

Au loin, le couronnement du pape continue d’être acclamé par le bourdon des cloches d’église, ignorant le sort du peintre, qui vient de signer sa perte. Caravage est contraint de fuir, car la prison de Tor di Nona est un supplice. Il part se réfugier chez la marquise Costanza Colonna, sa plus grande protectrice depuis longtemps. Un réseau clandestin de haute noblesse va s’activer en quelques heures pour soigner le peintre et l’exfiltrer.

Dans l’atelier d’Orazio Gentileschi, Artemisia ignore tout du drame qui s’est joué au terrain du jeu de Paume. Michelangelo Merisi da Caravaggio, fâché depuis la trahison d’Orazio trois ans plus tôt devant un tribunal, n’ira pas saluer son ancien ami. Ils ne se voient plus et changent de trottoir au moindre croisement de leurs regards.

Enfant, Artemisia était reléguée dans un coin de l’atelier, à broyer les pigments, à nettoyer les pinceaux, dans les odeurs d’huile de lin, de plâtre et de bois, dans la fébrilité des jeunes apprentis au contact de la sueur des modèles, dans la chaleur d’août ou dans les frimas de janvier. Elle voyait de temps en temps Le Caravage échanger avec son père des idées de tableau, du matériel, du vin.

Sa réputation le précédait — violence, procès, mais aussi son génie du clair-obscur. Elle le voyait critiquer ou commenter d’un ton tranchant une toile d’Orazio, très influencé par ce peintre. Ses yeux sombres la scrutaient avec l’intensité de l’intérêt pour la matière vivante. Il avait dit : « Elle a des mains qui comprennent le bleu ».

Artemisia pleure la disparition de sa mère morte en couche, et d’une petite fille mort-née. Sa solitude aurait été moins lourde avec une intime. À 12 ans, elle devient donc la maîtresse de la maison, peuplée d’hommes : les apprentis, ses trois frères et un père qui exige, commande, punit.

Ses débuts ingrats dans l’apprentissage de la peinture se limitent au nettoyage des pinceaux, à la tension des toiles et toutes tâches nécessaires à la bonne exécution du travail paternel. Les écoles de peinture sont interdites aux filles. Ainsi, Artemisia, hantée par ce mystère que seuls les hommes saisissent, se dissimule, comme l’on ferait d’une honte, pour assimiler les bases de cet art. Pourquoi pas elle ? Elle s’applique à copier les œuvres de son père et celles du Caravage.

Orazio a des modèles qu’il paye et qu’il installe avec l’aide des apprentis sous la froide lumière du nord, la seule véritable pour les peintres. Les garçons apprennent à dessiner les visages, le corps et sa lourdeur sous les brocards, les regards, la lumière. Mais la porte de cette étude-là est close pour Artemisia. Les femmes ne doivent pas regarder des corps nus.

Dans un coin de l’atelier, il y a un miroir convexe, que l’on nomme le « faiseur de portraits », qui sert à reproduire les visages, les plis d’un tissu, les jeux de reflets et de lumière. C’est un objet précieux et très coûteux. En fin de journée, l’atelier se vide peu à peu, et dans son silence, elle prend discrètement l’objet de tous les désirs et se glisse près de la fenêtre sous la lumière tombante du jour. Elle dénude une de ses épaules, oblique le miroir vers le deltoïde, se tourne, se penche, attache son regard sur le grain de la peau ; s’aventure plus loin sur son corps ; un peu timorée, elle soulève sa lourde jupe de toile ; inspecte la courbe du mollet, l’ossature du genou ; remonte vers le cou ; observe la manière dont l’ombre coule peu à peu vers la lumière au creux d’une clavicule ; elle apprécie la teneur et le tremblement d’un bras levé, fatigué à tenir la pose. Au lever du matin, il n’y a que son visage auquel elle jette un bref regard dans la glace, un ordinaire coutumier, jamais le corps comme cela, avec tant de recueillement, de soif de connaître. Galvanisée par le reflet de sa silhouette dans le miroir, et voulant garder pour elle ce qu’elle découvre, elle saisit un bout de toile, du fusain, et commence de reproduire cette profusion de contours, d’ombre et de lumière, cette radieuse découverte. De contempler ce corps dénudé comme un objet d’étude la trouble et la fascine. Ceci va à l’encontre de tous les dogmes reçus et infligés sur la pudeur féminine à observer, pour ne pas être vaniteuse. On l’a toujours soumise, comme toutes les femmes de son entourage, à se soustraire aux regards. Peu à peu, familiarisée avec son double dans la glace, extatique de le voir sur la toile se reproduire sous ses doigts, qui n’avaient servi qu’à broyer les pigments des autres, elle réalise qu’elle s’approprie son propre destin de peintre. Elle n’aura plus besoin des hommes de l’atelier, de leurs modèles, de copier les dessins du Caravage et ceux de son père, ni de son autorisation. Il lui semble avoir gagné une bataille, celle de connaître son corps à défaut d’avoir eu le droit de connaître celui des autres. Ce miroir à présent deviendra son maître véritable. Il sera le principe même de son art. À l’instar du Caravage, il n’y aura pas d’intermédiaire papier, juste l’œil, le miroir et la toile. Plus tard, les Suzanne et Judith jailliront du reflet. Personne ne sait dans l’atelier qu’elle avance pas à pas, qu’elle découvre ce que chacun explore librement. Seule dans sa chambre, elle saisit son miroir, se déshabille, et captivée par son ressenti, dessine comme on respire.

Orazio l’étouffe, par peur de la violence de la ville et pour préserver sa réputation, il lui interdit de sortir en public, elle ne voit le monde que de sa fenêtre, les clients défiler dans l’atelier de son père. C’est après des années de formation solitaire d’Artemisia, qu’Orazio s’intéresse enfin au travail de sa fille. La surprise de ce talent qu’il découvre l’anime tout d’abord, puis c’est la colère pour cette transgression du code de bienséance intimé aux femmes, de découvrir qu’elle travaille seule, sans aide que celle d’un miroir, nue face à lui ; cette gêne enfin d’un père face à l’anatomie de sa fille, qui grandit. Il est pris entre l’admiration d’un tel don et l’inquiétude de ce qu’elle fait en cachette. Il en coûte tant socialement à une femme de sortir du rôle qui lui est assigné. Il navigue entre son envie de l’encourager et son anxiété de l’exposer.

Orazio lui laisse le champ libre désormais, elle participe activement aux réalisations de l’atelier.

Elle signe, à 17 ans, sa première œuvre, Suzanne et les vieillards, d’inspiration biblique. Certains de ses travaux de jeunesse réalisés dans l’atelier, mais n’étant pas signés, ont été plus tard attribués à son père.

En 1611, Orazio, sollicité pour décorer les voûtes du Casino delle Muse au palais Pallavicini-Rospigliosi, à Rome, est mis en relation avec Agostino Tassi, grand maître de la perspective et des décors en trompe-l’œil. Il admire le travail de Tassi et décide de faire appel à lui afin que sa fille se perfectionne, car aucune école n’acceptera de la prendre. Ils n’auront aucun entretien formalisé, c’est uniquement une décision prise entre les deux hommes après un chantier en commun, autour d’un pichet de vin. Afin que le peintre constate le talent d’Artemisia, Orazio profite de l’absence de sa fille pour ouvrir à Tassi les portes du petit atelier. L’homme est surpris de tant de beauté et de force qui émanent de son travail. Il accepte de venir lui donner des notions de perspectives.

Après une dernière touche à l’un de ses tableaux, Orazio essuie ses pinceaux. Artemisia entre et va nettoyer une palette. Sans regarder sa fille, il se risque à proposer, connaissant sa rigueur quant à son propre travail :

— Agostino Tassi est venu voir tes travaux. Il a du métier. Personne à Rome ne maîtrise la perspective comme lui. Ce qu’il fait au Casino delle Muse, ces voûtes qui semblent s’ouvrir sur le ciel… Nous avons décidé qu’il viendrait te donner des cours de perspectives.

Artemisia le regarde et pose son chiffon.

— Tu en as besoin. Ta Suzanne est belle, mais l’espace est restreint.

— On dit des choses de lui.

— On dit tellement de choses dans les ateliers.

— Son ami Cosimo prétend qu’il a menacé sa femme. Qu’il a eu une affaire avec sa belle-sœur.

— La jalousie parle trop, surtout de ceux qui ont du talent.

Un pesant silence d’hésitation s’installe, puis Orazio cherchant de l’assurance et évitant le regard d’Artemisia précise qu’elle aura besoin de lui. Mais ses mains tremblent, elles tremblent toujours quand il se ment à lui-même. Il cherche ses mots.

— Il viendra mardi, sois prête.

— Mais je sais me défendre… dit-elle.

Orazio balaie la remarque. Il ignore l’intuition des femmes. Artemisia sent déjà le sinistre se profiler. Le père la protège autant qu’il la met en danger.

Cette société rend les femmes d’une vigilance instinctive face aux prédateurs. Elles n’ont que leur discernement pour déceler ce qui est sûr de ce qui ne l’est pas. Artemisia n’a ni loi ni institution pour la protéger, juste son intuition dont elle informe son père, qui n’écoute pas.

Agostino Tassi devient son tuteur. Artiste de talent, traînant derrière lui une essence funeste. Orazio, incrédule, introduit le loup au cœur de la bergerie.

Le matin du mardi sonne au beffroi du quartier. Tuzia, la voisine des Gentileschi, qui veille parfois sur Artemisia, pose depuis une heure, les mains sur le giron, le visage tendu vers le ciel. La jeune fille met une pointe d’ocre au blanc de plomb pour la carnation de la peau. Elle aime ce visage sans grâce, honnête. Mais elle reprend sans cesse la même ombre au coin de la bouche.

Elle sursaute, Tassi est entré sans frapper, comme entrent les hommes qui sont partout chez eux. Tuzia s’éclipse sans un mot. Le tabouret d’Artemisia est renversé, la palette tombe, le rouge de Venise verse dans la poussière du bois, en forme de fleur rouge comme une plaie. Malgré la résistance, le sceau de l’innocence est brisé.

En partant, pour sauver les apparences, Tassi a promis le mariage à Artemisia, surtout qu’elle ne dise rien. Artemisia déshonorée repense à son tableau prémonitoire, au déni de son père sur les propos de Cosimo. Ce père qui craignait tant pour elle, c’est pourtant un homme de son entourage qui l’a éclaboussée. Quelle ironie.

Chaque jour Orazio reçoit Tassi. Il est fier que ce maître consente à venir à domicile donner des cours à Artemisia sur la perspective. Il ne découvre rien de la relation « consentie » qui se poursuivra sur une année avec la promesse d’union qui court.

Le silence craque dans la ville, véritable caisse de résonance. Un ami peintre d’Orazio se doit de lui révéler avec embarras ce qu’il a entendu dans la taverne près du Corso. Une vantardise ivre et incontrôlée de Tassi d’avoir « promis le mariage à la fille d’Orazio Gentileschi ». Le père écoute le récit sans un mot, ne demande pas de détails. Les yeux fuyants de son ami en disent assez. Il rentre chez lui, retourne ces paroles dans sa tête. Un homme ne demande pas le mariage à la légère, surtout pas un homme comme Tassi, qui ne s’encombrerait pas d’une fille sans dot, qui ne doit jamais rien à personne. Il a promis une chose dont il n’a pas le choix.

Ce que Tuzia ne dit pas, avec ses yeux qui se détournent, préoccupe Orazio. Il n’ose pas dire le mot. Il raisonne par déduction, il ne sait rien avec certitude. Il doute des rumeurs malveillantes qui traînent sur la frivolité de sa fille et de ses relations intimes avec Tassi ; son ami peintre ne peut l’avoir ainsi trahi. Il demande à Artemisia si Tassi a parlé d’une date pour le mariage. Il apprend par ouï-dire que Tassi est déjà marié. Orazio est fou de rage. Il dépose une plainte auprès du Tribunal criminel du gouverneur de Rome pour stupro violente — défloration par la force. À l’époque, une promesse de mariage était justement l’arme de séduction masculine la plus efficace.

 

Le procès

Dans cette grande salle de tribunal à l’odeur de cire froide et de vieux bois, Artemisia est debout. On lui a sommé de tenir ses mains bien en vue, croisées devant elle. Elle raconte depuis le matin les faits tels qu’ils se sont produits, sans varier.

Le juge parle. Sa voix est morne, administrative.

« Racontez à nouveau ». Elle raconte. Encore. Le récit d’Artemisia est déchirant et précis.

Les leçons de perspectives ordonnées par son père, qui seront instruites par son ami Agostino Tassi. La porte que l’on n’a pas verrouillée parce qu’on ne verrouille pas les portes chez les gens honnêtes. Tassi qui entre dans sa chambre comme chez lui alors qu’elle peint le portrait de sa voisine, Tuzia, qu’il met à la porte. Il ferme la porte à clef, pour l’empêcher de crier engouffre un chiffon dans sa bouche, appuie un genou entre ses jambes, et la violente. Elle n’a que ses ongles pour se défendre, en griffant son visage, lui arrache des cheveux. Il repart avec une promesse de mariage.

En face, Tassi qui porte le même pourpoint que le jour où il est entré sans frapper lui jette un sourire d’homme sûr de son monde. Il nie les faits et accuse Artemisia d’être une femme impudique, qu’elle l’a tenté. Celle-ci se défend avec véhémence en dénonçant les viols répétés. Elle montre à Tassi et aux juges la bague qu’il lui a offerte, avec son engagement. Elle ajoute avoir déjà précisé la nature de leur relation, uniquement professionnelle et pédagogique. Que jamais elle ne s’était retrouvée seule dans la maison avec un homme. Qu’elle avait tardé à porter plainte contre Tassi, car elle était persuadée qu’il l’épouserait, mais que de savoir qu’il était déjà marié, l’a fait renoncer à cette union.

Tuzia est appelée. Elle ne regarde pas Artemisia. Elle fixe ses mains, tenues sur son giron, comme le jour où elle posait pour la carnation d’un visage — Artemisia se souvient d’avoir aimé ce visage-là. Aujourd’hui il ment. Cette femme, en qui elle avait une confiance absolue, l’a trahie en l’accusant de mauvaises mœurs. Selon la peintre, Tuzia l’a persuadée de faire confiance à cet homme en lui assurant qu’ils formeraient un beau couple.

Puis, vient la sage-femme. Artemisia est humiliée publiquement, les jambes ouvertes devant le greffier. Les mots deviennent des instruments — on la mesure, on l’évalue, on fait d’elle un rapport. La défloration est ancienne. L’accusation tire parti de ce constat pour l’accabler. Artemisia justifie.

— C’est avec cette promesse qu’il m’a amenée à céder, et à plusieurs reprises, à ses désirs.

Des gens qu’elle n’a jamais vus défilent et font des déclarations toutes aussi fantaisistes les unes que les autres, mortifiantes. Ces gens ont été payés pour être des témoins imaginaires. Des connaissances de Tassi viennent énumérer des calomnies, profaner la réputation d’Artemisia et de son père.

Puis, un homme en robe de bure s’avance, les mains jointes. Le frère Pietro Giordano n’a pas coutume de parler en public, son ordre est de ceux qui écoutent et gardent. Mais il a prié pour se libérer de ce poids dont il avait le secret. On l’interroge. Le religieux hésite, s’efforce de trouver les mots comme s’il cherchait une pierre stable pour traverser un gué. Il sait que de briser le sceau de la confession l’expose à un tribunal plus sévère que celui-ci.

— Je ne devrais pas…

Le juge attend.

— Agostino Tassi est venu en confession…

Le frère s’interrompt encore. Il regarde la jeune fille. Puis se lance.

— Il a dit qu’il avait défloré la fille. Qu’il se sentait tenu de l’épouser.

Un silence s’installe. Le greffier attend, la plume suspendue au-dessus de l’encrier.

— Mais il craignait autre chose. Il n’était pas certain que sa femme fût vraiment morte.

Le frère continue à contrecœur.

— Il avait envoyé des hommes à Livourne. Pour sa femme. Pour qu’elle ne revienne plus.

Dans le secret du confessionnal, Tassi s’alarmait plus de sa situation de bigame que du crime commis contre Artemisia.

La jeune fille persiste dans son accusation. Mais n’est pas crue. Elle se sent plus coupable que plaignante. Pour s’assurer du témoignage d’Artemisia, on apporte les sibilli. De simples cordelettes de chanvre, de celles que l’on utilise pour fermer les sacs de pigments. Le bourreau saisit sa main droite, celle qui tient les pinceaux, il prend la main gauche et glisse une cordelette entre les doigts. Les garrotte ensemble. Artemisia sent le chanvre rêche contre sa peau. L’homme resserre les liens, et tout vacille. C’est une pression sourde, la corde mord les chairs. L’articulation du majeur est prête à céder, envoie une décharge qui remonte et se plante dans la paume. Elle sent ses os comme jamais. L’index, puis l’annulaire écrasé par la bague contre le petit doigt, le plus fin, qui cède aussi. Ses mains ne lui appartiennent plus. Chaque tour de corde est une brûlure. Les jointures deviennent blanches sous les liens qui commencent de se tacher de rouge. Elle ne hurle pas. Elle ferme les yeux et cherche dans sa mémoire l’image, l’odeur de son atelier. Elle a une vision de tableau.

Le juge répète sa question. Elle confirme les faits.

— C’est vrai.

Un tour de plus.

Elle se tourne vers le juge.

— C’est vrai. Il m’a fréquentée pendant des mois avec la promesse de m’épouser.

Tassi la regarde. « C’est vrai, c’est vrai, c’est vrai », dit-elle sans crier.

Le juge veut s’assurer qu’elle ne ment pas. On resserre les liens. La souffrance serait donc une preuve plus infaillible que sa parole… Elle songe à la légèreté avec laquelle on traite les aveux de Tassi et la brutalité qu’on lui inflige, cette injustice.

Elle tourne la tête et tend vers Tassi ses mains ensanglantées.

— Voici la bague que tu me donnes. Et voici tes promesses.

Artemisia et Tassi sont de nouveau convoqués. Tassi confirme toutes ses déclarations ultérieures. Artemisia établit les faits toujours sans varier.

— Comme je l’ai déjà dit, je le répète, je lui faisais confiance et je n’aurais jamais cru qu’il oserait user de violence envers moi et trahir l’amitié qui le liait à mon père ; je ne me suis aperçue de rien jusqu’au moment où il s’est approché de moi pour me violenter.

La logique du système de l’époque, l’absurdité et la profonde iniquité de ce procès démontrent, même quand la vérité est flagrante, que c’est tout de même le corps de la victime qui est soumis à l’ultime épreuve. Tassi, lui, n’est pas supplicié pour ses dénis. Dans ces temps obscurs, la souffrance des victimes de viol ne comptait pas. Ce qui importait aux yeux de Thémis, c’était l’opprobre infligé à la famille. La torture servait surtout à valider la parole d’une personne dont on doutait par principe, parce que c’était une femme, parce que ses propos seuls n’avaient pas de valeur juridique suffisante.

La renommée de Tassi n’a pas joué en faveur de ce petit homme, surnommé Lo Smargiasso, Le Fanfaron, qui par le passé a été condamné pour un autre méfait, avec la réputation d’avoir violenté plusieurs femmes. Le témoignage de Giovanni Battista Stiattesi, notaire et ami des Gentileschi, puis celui du frère Pietro Giordano, augmentés de ceux accablants d’amis de la famille contre Tassi, et des soupçons sur les faux témoins soudoyés ne font plus de doute pour le tribunal sur la culpabilité de l’homme. Il fallait la parole ressassée de la victime elle-même, confirmée par la douleur, pour clore juridiquement le dossier.

Le verdict tient en quelques lignes lues d’une voix psalmodique, la même qui disait : « Racontez à nouveau » : Agostino Tassi, reconnu coupable de stupro violente est condamné à choisir entre cinq années de galères ou l’exil des États pontificaux. Il préfère l’exil. Personne n’ira vérifier s’il est parti. Rome est une grande ville, et les ateliers du pape auront toujours besoin de peintres qui ouvrent les voûtes du ciel… L’omnipotence et la négligence du système seront donc en faveur du viril arbitraire.

Deux jours après le verdict du procès, Orazio Gentileschi, qui supporte mal les railleries obscènes sur leur passage quand lui et sa fille vont en ville, et afin qu’elle recouvre sa dignité perdue, organise un mariage réparateur pour Artemisia avec le jeune frère du notaire, le peintre toscan, Pierantonio Stiattesi. On ne lui demande presque pas son avis. On l’habille, on la coiffe, on oublie, ou presque. Elle part pour Florence avec dans ses bagages l’ébauche de la toile qu’elle avait visualisée lors du procès, et qui exorcisera ce viol : Judith décapitant Holopherne.

Elle intègre enfin, à Florence, l’Académie des beaux-arts, en tant que membre de la guilde des peintres. Elle est l’une des premières femmes à avoir reçu une telle reconnaissance publique. Sa carrière de peintre commence vraiment après cette union, et prend l’envol glorieux des virtuoses.

Là où Orazio Gentileschi cherchait la pureté à travers les toiles du Caravage, Artemisia a su exprimer dans les siennes la vérité déchirante, l’émotion pure et la puissance des femmes. 

© CloHamelin

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