« Une fissure de la hanche, à votre âge, on s’en fait une quand on tombe du premier étage, quand on se fait percuter par une voiture, quand quelque chose de très violent arrive. »
Lola n’est pas tombée. Rien ne s’est passé. Et pourtant son corps se brise. Une toute petite fissure, presque invisible, qui va l’immobiliser pendant des mois et ouvrir dans sa vie une brèche immense.
Avec Une toute petite fissure, Claire Griois fait du corps le premier lieu du récit. Un corps qui souffre, qui dépend, qui désire, mais semble aussi savoir avant celle qui l’habite. Il dit non lorsque la limite est franchie, lorsque quelque chose, dans l’amour, est devenu irrespirable, avant même que Lola puisse entendre ce refus. Le médecin le constate sans pouvoir l’expliquer : « tout le corps est à vif ».
« Fissure : fente étroite, petite ouverture longitudinale. Ou : rupture, point faible dans ce qui devrait former un tout cohérent, solide, homogène. »
La définition pourrait être celle du roman tout entier. La fissure est physique, mais nous la voyons bientôt gagner le couple. Lola et Malo ont vingt-sept ans et s’aiment follement. Lorsque la fissure rend Lola entièrement dépendante, ce qui pouvait se confondre avec la passion ou le dévouement révèle peu à peu une autre nature. Le sourire de Malo, ce sourire « en moustaches de chat » que Lola connaît par cœur, change : « un tout petit sourire, figé, autre, inqualifiable ». Debout, « fin toujours, droit, toujours », il se tient au-dessus d’un corps qui ne l’est plus, le regard « accroché à l’injonction absolue de ne pas croiser mon regard ». Plus tôt, il avait prévenu : « Je ne veux pas que tu me voies dans mes moments de faiblesse. » Le détail, rétrospectivement, éclaire tout : Malo peut prendre soin de la vulnérabilité de Lola, mais ne supporte pas d’exposer la sienne.
L’emprise se dessine dans les gestes quotidiens et les mots répétés. Les « je veux te voir » de Malo s’étirent jusqu’à absorber tout l’avenir de Lola : « Je veux te voir malade, je veux te voir guérir, je veux te voir accoucher. » Ailleurs, la tendresse se brutalise : « Il me serre, il m’agrippe, il me lâche, il me cogne, il me pousse. » Jusqu’à cette image saisissante :
« Il mange mon travail, il mange mes amis, il mange mes heures. Il mange mon temps, mes intérêts, mes passions, toutes mes passions, il les transforme en une autre passion, unique, entière. Dévorante. »
Dévorante.
Pourtant, Claire Griois ne réduit jamais Malo à un monstre. Il aime, soigne et souffre lui aussi : « Il est naufragé et il est naufrage. » C’est ce qui rend le roman si troublant. L’emprise ne se présente pas comme une évidence extérieure ; nous la découvrons de l’intérieur, dans l’enchevêtrement de la tendresse, de la culpabilité, du désir et de la peur. Lola veut sauver Malo, tout en pressentant le danger : « Je veux lui sauver la vie, et j’ai peur d’y laisser la mienne. »
Nous sommes placés au plus près de sa douleur, de son immobilité et de l’humiliation d’un corps devenu dépendant. L’écriture de Claire Griois est précise, nerveuse, charnelle. Ses longues phrases épousent l’épuisement et le ressassement, nous imposant parfois une fatigue qui fait écho à celle de Lola. Rien n’est épargné des corps, de leurs odeurs, de leurs désirs et de leurs fragilités.
Le texte sait pourtant faire surgir de la beauté au cœur de cet enfermement. Les fourmis qui envahissent l’appartement deviennent la manifestation d’une vie sauvage qui se glisse dans les failles :
« La vie naît dans mon appartement, une vie autre, sauvage, comme du lierre qui grimperait en volutes anarchiques aux murs d’une maison abandonnée. »
Il y a aussi la tourterelle qui revient dans la nuit.
La pluie.
Paris.
La mer.
Et cette lumière qui traverse tout le roman.
« Quand il y a une faille, la lumière s’immisce, et les gens se découvrent, sans filtre et sans mentir, tels qu’ils sont. Personne n’est prêt pour ça, surtout pas les hommes. »
L’exergue emprunté à Leonard Cohen, « There is a crack, a crack in everything. That’s how the light gets in. », en donne la clé. Ici, la lumière ne vient pas réparer la fissure, mais révéler ce que Lola ne pouvait pas encore regarder : Malo, leur amour, et peut-être surtout elle-même.
Tout l’enjeu du roman se dessine alors dans cette tension entre le « nous », devenu envahissant, et la place que Lola peut encore trouver pour le « je ». La reconstruction ne saurait être immédiate. Le corps garde la trace de ce qu’il a subi, et c’est encore par lui que passe, peu à peu, la possibilité de se réapproprier sa vie.
Une toute petite fissure est un roman dur, profondément physique, qui explore sans manichéisme la zone trouble où l’amour se confond avec la dépendance et où le soin peut devenir emprise. Après Le Cœur quand il explose, Claire Griois, scénariste et réalisatrice née en 1996, confirme une écriture singulière, attentive à ce que le corps révèle lorsque les mots ne suffisent plus.
Ce corps qui s’est brisé le premier a aussi été le premier à dire la vérité.
GRIOIS Claire, Une toute petite fissure, Éditions Quartier Libre, 25 août 2026, 248 pages, 20 €.
© SANDRINE LESEUTE VASSEUR
