Ce n’est pas encore le jour. L’air est mauve. Quelques fenêtres s’éclairent timidement. Il serre les freins de son vélo, avant d’atteindre le passage à niveau. Les gens qui dorment derrière les persiennes ne connaîtront sans doute qu’une journée ensoleillée et chaude. Les rideaux de toile laissent filtrer dans la chambre une belle lumière jaunâtre.
Un matin, comme un ordinaire, un nouveau jour qui se lève, la vie qui reprend son cours, habituel ; un homme, une femme, une vie banale, comme un coin de voile que l’on soulève, dévoile un quotidien quelconque, simple ; un homme qui se rase la barbe, une femme qui s’éveille…
Un lit haut. Un édredon rouge. Une table ronde. Une toile cirée. Un fauteuil. Et un gros chat roux. Et lui. Qui ne sort pas. Qui ne sort plus. Pas de l’ennui. Pas du mépris. De l’indifférence.
Au monde extérieur.
Un matin, dans une vie normale, le point du jour dans une existence qui fuit, inexorablement ; l’aube et l’enfance que l’on évoque, la lumière du jour naissant que l’on confronte à celle de l’âge qui avance, du corps qui décline, qui doucement s’étoffe et s’alourdit, et pourtant, hier encore, l’aurore brillait, l’enfance, insouciante et légère, souriait de ses dents blanches, l’enfance s’en allait par les chemins, fredonnant et sautillant candidement, dans la beauté du jour.
La journée commence comme un souvenir d’enfance, éblouissante et savonneuse, sans raison, juste parce que la vie est belle.
Un matin, dans la beauté évoquée, celle qui doucement se fane, corps de femme, encore désiré, et pourtant, lentement marqué, pour tous les matins qui se lèvent, par le cours du temps, qui passe, inlassablement.
Pourtant elle est encore belle, on le dit, il lui dit, des amies lui disent, des amis lui disent qu’elle est belle, encore belle, toujours aussi belle, désirable, toujours aussi désirable. Elle se souvient que tous les hommes couraient après elle, mais plus aujourd’hui. Peut-être qu’elle ne le voit plus, ou peut-être que cela ne l’intéresse plus. Elle se souvient de ce qu’il a dit, il y a plus de quinze ans. Il lui a dit qu’il aimait son corps. Il lui a dit qu’il en avait envie. Il lui a dit qu’il y pensait tout le temps.
Un matin, dans une vie d’adulte, et les pensées qui vagabondent, qui s’élancent et s’échappent, au-delà du rêve et de l’espace ; parfois, ce sont aussi les corps qui vagabondent et s’échappent, au creux des draps froissés, au bord du lit, trahi, trompé.
Un matin, un mari, une femme, et puis parfois, une dissonance dans la danse du couple, une fausse note dans la partition qui se joue, chaque jour.
Un matin, le quotidien, le cadre habituel, de la maison, de la chambre, du lit, mais parfois, la pensée part en maraude, elle s’échappe du lever du jour pour cavaler sous le soleil, ailleurs, sous d’autres cieux, dans d’autres lieux.
Il a toujours eu une insatiable soif de douceur. La mer est plate et soyeuse. Un ourlet blanc se forme sur le sable roux. La périssoire est peinte en vert. Le maillot de la jeune fille est rouge.
Un matin, mais parfois un soir, une scène de vie différente, un crépuscule, la fumée d’une cigarette qui se consume, comme le font les pensées, à la fin du jour.
Un matin, un soir, et des instants de vie qui viennent peupler ces pages, habiter ces maisons de papier ; vingt-quatre scènes, comme vingt-quatre heures, qui filent, défilent, se croisent et se dispersent, s’échangent et se répondent ; certaines sont des clichés comme un instant immortalisé, d’autres sortent du cadre et partent battre le pavé.
Il y a des gestes quotidiens, des petits riens cent fois répétés ; il y a des espaces, des vides et des pleins ; il y a des écarts et des apartés ; il y a l’enfance, l’âge adulte, l’amour et l’absence ; il y a la vie dans toute son étrangeté, sa simplicité et sa diversité, pourtant ordinaire.
Il y a le rythme, entre prose et vers, habilement mêlés, le mouvement, comme les heures que l’on égrène, un temps composé, passé et présent associés ; il y a le temps qui court, la vie qui bat, un cœur aussi.
Pas simplement vivre
Mais vivre de
Lit-il
Vivre de ce qui nous entoure
Vivre de « la bonne soupe »
Vivre de l’air et de l’eau
Vivre de spectacles
Vivre de travail
Vivre d’idées
Vivre de sommeil
Lit-il
Vivre de toi
Pense-t-il
Il y a l’ordinaire, le quotidien et son lot d’heures, de bonheur et de malheur, d’émotions et de sentiments aussi ; et puis, fugacement, les heures exceptionnelles qui rendent l’instant extraordinaire, les heures qui continuent de courir, mais les souvenirs, habités, enchantés, par ce moment vertigineux.
Il y a le jour, il y a la nuit, il y a la vie.
Il y a l’enfance, la vie d’adulte et le temps.
Et puis, comme une épiphanie, en clôture
Il y a, comme une irrévérente révérence
Le rire qui absout.
Emmanuel Régniez, Comme un ordinaire, Quidam éditeur, parution le 15 octobre 2026, 132 pages, 16,00 €.
https://www.quidamediteur.com/catalogue/made-in-europe/comme-un-ordin
© CHARLOTTE LEBECQ @read_to_be_wild
