LA NEIGE DE L’AMIRAL

La neige, la fièvre et le mouvement

Il faut parfois commencer un roman par ce qui le précède. La Neige de l’Amiral s’ouvre sur un poème d’Álvaro Mutis et ce texte liminaire contient déjà le mouvement. Il y est question de navires, de routes, d’embarcations « vieilles et tristes », et surtout d’une injonction qui pourrait suffire à définir Maqroll le Gabier : ne pas s’arrêter. Aller encore, alors même qu’on ne sait plus très bien ce que l’on poursuit.

Né à Bogotá en 1923, mort à Mexico en 2013, Álvaro Mutis a d’abord été poète. C’est un détail qui n’en est pas un lorsqu’on ouvre La Neige de l’Amiral. Maqroll n’est d’ailleurs pas né avec le roman. Il apparaît dans sa poésie dès les années cinquante, bien avant que Mutis ne lui donne l’espace nécessaire pour devenir le personnage des Tribulations de Maqroll le Gabier. Lorsque paraît La Neige de l’Amiral en 1986, le romancier ne crée donc pas son héros : il retrouve un homme qu’il connaît depuis longtemps.

Maqroll est un gabier, autrement dit un marin chargé autrefois de travailler dans la mâture. Celui qui grimpe et regarde de haut, mais qui demeure attaché au navire. Le mot lui va bien.

Dans La Neige de l’Amiral, il remonte le Xurandó à bord d’une embarcation incertaine. Une affaire de bois l’attend en amont. Du moins est-ce la raison officielle du voyage. Il y a un capitaine porté sur l’alcool, un mécanicien, un étrange géant slave, la chaleur, les fièvres, la forêt et cette sensation grandissante que la nature ne constitue pas un décor mais une force avec laquelle les hommes doivent composer. Il y a aussi Flor Estévez, absente et pourtant constamment ramenée par le souvenir, et l’auberge qu’elle tenait, La Neige de l’Amiral.

On pourrait croire à un roman d’aventures. Tous les éléments sont là. Pourtant Mutis fait quelque chose de plus curieux : il conserve l’aventure et lui retire peu à peu sa destination.

Chez Maqroll, entreprendre ne signifie pas nécessairement croire à la réussite. Il se lance dans ses affaires avec cette manière très particulière d’espérer sans être dupe. Les projets peuvent échouer, les hommes disparaître, les lieux être abandonnés. Rien de cela n’empêche de repartir. Le mouvement compte davantage que la conquête.

C’est ce qui donne au poème d’ouverture son importance. Le voyage qu’il annonce ne promet ni découverte ni récompense. Il commande presque l’inverse : continuer sans exiger du monde qu’il offre une arrivée. Dans la luxuriance du paysage, dans la mélancolie de Maqroll, dans cette façon de faire surgir une pensée au milieu d’une péripétie, le poète n’est jamais très loin.

On songe à Conrad, bien sûr, aux fleuves et aux bateaux, aux hommes confrontés à des territoires qui finissent par les révéler à eux-mêmes. Mais Maqroll est un aventurier singulier : il n’a guère le goût du héros. Il ne conquiert rien et semble même considérer avec une certaine méfiance ceux qui prétendent le faire. Il traverse.

Quarante ans après sa parution originale, Zulma remet aujourd’hui La Neige de l’Amiral en circulation dans une édition traduite de l’espagnol colombien par Annie Morvan. Le nom de la traductrice mérite que l’on s’y arrête. Grande passeuse de littérature latino-américaine, notamment traductrice de Gabriel García Márquez, elle connaissait déjà intimement la voix de Mutis : c’est elle qui avait traduit La Neige de l’Amiral lors de sa première publication française, en 1989, année où le livre obtint le prix Médicis étranger. Cette édition de 2026 permet ainsi de retrouver une voix française qui accompagne Maqroll depuis près de quarante ans.

Et c’est plutôt réussi.

Parce que La Neige de l’Amiral parle finalement moins d’exotisme que d’une expérience qui ne l’est pas du tout : avancer en sachant que ce vers quoi l’on avance risque de décevoir. Maqroll le sait probablement avant même d’embarquer mais il part quand même.

Plus que la promesse du voyage, on retiendra son obstination. Chez Mutis, on ne prend pas la route pour arriver quelque part mais parce qu’il serait plus grave encore de rester.

Alvaro Mutis, La Neige de l’Amiral, Éditions Zulma, 192 p., 19,50 €

Parution : septembre 2026

La Neige de l’Amiral – Zulma

© Sophie Carmona

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