CARTOGRAPHIE DU SENSIBLE
Écrire les lieux, habiter les mondes par Aline Sirba
CE QUE LA TERRE SAIT
Sur la couverture du roman de Catarina Gomes, Terres minuscules (2026), traduit du portugais par Hélène Melo, une toute petite femme se tient debout sur une énorme pomme de terre. La main en visière, elle scrute l’horizon. Cette image étrange et drôle à la fois condense l’idée du roman : l’héroïne, Cláudia Mendes, ne regarde pas où elle devrait. Ce n’est pas le lointain qu’il faut observer, mais ce qui se trouve sous ses pieds.
Catarina Gomes raconte l’histoire de cette jeune femme dont les parents sont issus d’un village appelé Arrô. Bien qu’ils aient quitté cet environnement rural après leur mariage, ils y reviennent chaque année, en été, avec leur fille. Ce sont des vacances au village, une façon de changer d’air à moindre frais pour de nombreux urbains qui ont le plus souvent conservé une maison familiale. Au retour, on en profite pour rapporter quelques produits locaux qu’on sera content de déguster pendant l’année. Les Mendes ne font pas exception : leur voiture est bourrée de pommes de terre cultivées par la grand-mère. Cláudia se souvient du véhicule ployant littéralement sous les sacs de parmentières, au point que sa vitesse en était limitée. À l’arrivée en ville, on les stockait soigneusement dans le garde-manger de l’appartement où elles envahissaient l’espace. Malgré cela, la famille était satisfaite de pouvoir manger ces légumes auxquels on trouvait un goût bien meilleur qu’à ceux que l’on achetait ; la raison suprême qui était invoquée était celle-ci : « parce que ce sont les nôtres ».
À la mort tragique de ses parents, survenue dans un accident de voiture (ils rentraient du village, le coffre une dernière fois rempli de pommes de terre après la vente de la maison ancestrale), Cláudia, alors étudiante, vide entièrement leur appartement sans se résoudre à jeter les tubercules. Elle pourrait les maudire, ces patates qui lui ont été remises par les autorités après l’accident de la route, mais elle les conserve, non pour les manger, mais comme un souvenir un peu morbide. Au fil du temps, elles vont inévitablement commencer à pourrir et à dégager une odeur pestilentielle, une odeur de putréfaction, une odeur de mort… Parallèlement, Cláudia se livre à une curieuse expérience : dans chaque grande surface ou marché qu’elle fréquente, elle achète une pomme de terre et la cuisine toujours selon le même mode pour tenter de comprendre ce que les leurs avaient de si spécial, espérant peut-être découvrir quelque chose de son village, de sa lignée ou d’elle-même. Or le test s’avère décevant : les pommes de terre d’Arrô ne sont ni meilleures ni moins bonnes que les autres. Leur goût est identique, rien ne les différencie. Cláudia en conclut alors que la croyance familiale était erronée.
En réalité, seules ces pommes de terre la rattachaient au territoire d’Arrô dont elle ignore quasiment tout, notamment l’histoire des individus qui l’habitent et le cultivent. Elle est encore loin de se douter qu’elle aura l’occasion d’y retourner, un grand-oncle inconnu l’ayant désignée comme héritière de quelques petites parcelles de terre. Décoratrice d’intérieur, citadine jusqu’au bout des doigts et détestant la campagne, Cláudia est contrariée par ce legs encombrant. Cependant, elle n’a d’autre choix que de se rendre au village où elle n’avait plus mis les pieds depuis l’enterrement de ses parents, une vingtaine d’années auparavant, afin de régler cette histoire d’héritage et de se débarrasser au plus vite de ces « terres minuscules » dont elle n’a que faire. Elle est d’abord étonnée d’apprendre que ces villages désertés sont de nos jours plus peuplés de morts que de vivants, nombre de citadins aux racines rurales souhaitant se faire enterrer près des leurs, un retour au bercail des défunts qui oblige les petites municipalités à agrandir les cimetières. Une fois sur place, Cláudia est incapable de se repérer seule et encore moins de localiser ses terres, délimitées à l’ancienne par des cailloux et des marques dans le sol devenues invisibles. C’est l’ancien meunier du village qui la guide à travers champs pour la conduire sur les parcelles à l’abandon qui sont désormais les siennes. Lorsqu’ils arrivent sur la dernière, après s’être enfoncés dans la terre et avoir écarté ronces et mauvaises herbes, le vieil homme la met en garde : elle piétine une fleur. Ne soupçonnant pas que cet homme si fruste puisse être capable de délicatesse, elle s’excuse pour sa maladresse, mais il lui réplique qu’elle s’apprêtait en fait à marcher sur un plant de pomme de terre (la fleur en question indiquant que les tubercules commencent à se former sous terre) ! Selon son cicérone, il est nécessaire de creuser un peu pour trouver le trésor de cette « merveille » de terre, si propice à la culture de la pomme de terre. Il lui raconte aussi les événements funestes dont cette portion de terrain a été le théâtre, bien des années avant la naissance de Cláudia. Celle-ci découvre avec stupeur que toute son histoire familiale se terrait là, mais qu’on l’en avait toujours tenue à l’écart. Voilà qui donne un nouvel éclairage à son passé, à la figure de sa grand-mère, aux attitudes et aux paroles de ses parents, à leurs efforts pour protéger leur fille de la honte et de la violence. Le langage de la terre devient lisible et lui confie enfin ce dont on l’avait privée, à savoir l’histoire des siens. Ce qui rendait si savoureuses ces patates n’était pas leur chair, mais le récit intérieur qu’elles charriaient : la jeune femme avait cherché une différence de goût là où il fallait chercher une différence d’appartenance. Lorsque ses parents parlaient des « nôtres », parlaient-ils des légumes, de la terre où ils étaient cultivés, du souvenir, du secret ?
Finalement, la pomme de terre, motif souterrain s’il en est, est bien ce que Cláudia devait regarder sous ses pieds sur la couverture. Encore fallait-il qu’elle sache décoder le langage familial. C’est ainsi que Catarina Gomes transforme un élément anodin et trivial en véritable enjeu mémoriel. Les objets ne sont pas exceptionnels, mais l’histoire que les individus y déposent, si.
Catarina Gomes est l’autrice du passionnant roman Terres minuscules, traduit par Hélène Melo, Chandeigne & Lima, 2026. Elle y raconte le retour à la terre de Cláudia, une citadine dont la famille est d’origine rurale. Recevant en héritage quelques parcelles de terre, la jeune femme se voit contrainte de faire un aller-retour à Arrô, où elle n’a plus mis les pieds depuis une vingtaine d’années. Roman des territoires, de la transmission et des héritages, Terres minuscules aborde un sujet aussi intime que collectif : les liens entre les êtres et les lieux qu’ils habitent ou abandonnent.
Dans ce roman, le lieu n’est pas un décor, il a une fonction narrative, de même que la terre est un personnage à part entière, pour laquelle on s’est battu, un trésor qui a hélas perdu sa valeur et que l’on méprise aujourd’hui. Que reste-t-il d’un lieu lorsque ses usages, sa langue, ses noms, ne sont plus usités ?
Je pense que c’est précisément ce qui m’a donné envie d’explorer ce sujet lorsque j’ai décidé de me lancer dans l’écriture de ce roman. À l’origine de ce livre, il y a une situation réelle : il y a quelques années, j’ai hérité de quelques petites parcelles de terre dans le village de mes grands-parents, dans le nord du Portugal. Quand elles m’ont été transmises, elles n’étaient pour moi que des noms étranges inscrits sur une feuille de papier. En lisant ces noms, j’ai eu le sentiment que ces terres n’avaient aucune signification pour moi. Pourtant je savais que pour la génération de mes grands-parents ces terres avaient été tout : c’est de là que provenait la nourriture ; la possession des meilleures terres cultivables était un indicateur de valeur sociale ; plus elles étaient vastes et fertiles, plus leurs propriétaires gagnaient en importance aux yeux des autres ; elles étaient si importantes qu’il y avait des conflits entre voisins – j’en avais entendu parler. Mais, pour moi, elles ne valaient rien. Cela m’a amenée à réfléchir aux changements qui ont fait que, en l’espace d’une génération – la mienne, déjà née en ville ; celle de mes parents, qui avait quitté la campagne pour la ville ; et celle de mes grands-parents, ces terres autrefois considérées comme un « trésor » ne valent plus rien. Pour des personnes comme Claudia, ces lieux ne sont rien d’autre qu’un paysage que l’on aperçoit depuis une voiture en marche, ou le décor de randonnées dans la nature pour s’évader du stress urbain.
Je pense qu’au Portugal, il y a eu un effort délibéré de la part des familles pour ne pas transmettre ce patrimoine de pratiques liées à la terre, car on a voulu rompre avec un passé marqué par une extrême pauvreté. Cette volonté de rupture a créé une génération, la mienne, profondément ignorante de tout ce qui touche à l’agriculture et à l’espace naturel en général. Par exemple, tout ce que j’écris sur la culture de la pomme de terre dans le roman, j’ai dû l’étudier. Et ce que l’on ne connaît pas, on ne l’apprécie pas à sa juste valeur. Au Portugal, c’est ce passé qui apparaît dans les actualités estivales, en proie aux flammes. Avec les incendies d’été, c’est aussi, dans une certaine mesure, ce passé qui part en fumée.
Vous racontez le désir d’élévation sociale des parents de Cláudia, mais on ne peut se débarrasser si facilement de ses origines. À un moment très beau dans le texte, la petite fille, bien qu’elle ressente un certain dégoût pour le corps de sa grand-mère, ses cheveux sales et son odeur de fumée, veut lui masser les mains avec une crème pour les adoucir. Il y a là une ambivalence que le roman montre tout du long, et la crainte du qu’en-dira-t-on s’efface parfois au profit de la tendresse et de la complicité, uniquement possibles au sein de la cellule familiale. Est-ce que la domination de classe a empêché les individus de faire valoir leur identité multiple ?
Je pense que ce n’est pas tant la question de classe qui, du moins dans mon esprit, s’est imposée lorsque j’ai écrit ce livre, même si cette question finit par être présente. La cause primaire des migrations (à l’intérieur du pays : dans ce cas, de la campagne vers la ville) et des émigrations (départ du pays d’origine vers un autre), est en règle générale la recherche d’une amélioration du niveau de vie. Cette ambition d’avoir une vie meilleure implique toujours une adaptation, ce qui pour beaucoup implique de renier ce qu’on était avant, tant sur le plan de l’apparence physique (on observe ce qui se fait autour de soi et on imite la façon dont les gens s’habillent) que sur le plan linguistique (il faut se débarrasser de l’accent jugé rural, il faut éliminer les mots perçus comme archaïques). Cette phase initiale d’adaptation, marquée par une certaine confusion identitaire, me semble presque inévitable. Mais beaucoup de personnes finissent par emprunter un chemin qui les amène à valoriser leurs origines, elles se rendent compte que c’est ce qui les distingue des autres, le fait de venir d’ailleurs, et elles intègrent cette identité multiple. Néanmoins, c’est un long chemin.
Le langage (et il faut rendre ici hommage à Hélène Melo, votre traductrice) est très important dans Terres minuscules. C’est non seulement un marqueur social, mais aussi un marqueur d’origine. Les parents de Cláudia et l’héroïne elle-même s’efforcent de se débarrasser des tics de langage révélateurs de leurs origines campagnardes. Le personnage de Cláudia parle même de « honte », ce qui m’a fait penser à l’autrice française Annie Ernaux qui elle aussi a fait l’expérience de cette honte. Pensez-vous que le roman, au-delà d’une identification et d’une projection du lecteur, peut transformer une honte intime qui isole en un sentiment qui unit ?
Je l’espère. J’espère que le lecteur pourra se reconnaître dans cette honte de Cláudia, même s’il ne la confie à personne ; j’espère qu’il se sentira moins seul et que le livre lui fera penser : « Tiens, moi aussi j’ai ressenti ça, ce n’est pas grave ». Nous avons tous nos hontes intimes ; nous finissons par en rendre certaines publiques, mais je crois que peu d’entre nous le font. Les réseaux sociaux servent à mettre en avant ce dont on est fier, ce qui nous rend désirable, et pas ce qui nous rabaisse ; cela, on le cache, on le confie tout au plus à un proche, voire on ne le dit jamais. Et il y a aussi ceux qui ne se rendent pas compte qu’ils portent cette honte, ils ne l’assument même pas dans leur for intérieur. Quant à la question de la honte liée aux origines rurales, elle ne provient pas seulement du fait d’être originaire de la campagne, mais aussi du fait que la campagne soit associée à la pauvreté, au manque de bonnes conditions de vie. Dans la génération de mes parents, personne ne parle d’être né dans une maison sans eau courante ni électricité ; c’est un passé enfoui.
Le roman contient des passages à la fois tristes et ironiques, voire comiques, comme le double enterrement des parents, exemple du contre-exode des morts qui oblige les maires des villages dépeuplés à agrandir leurs cimetières. Il me semble que ce mélange des registres est la force de votre écriture, car il permet de transmettre la complexité des phénomènes. Était-ce quelque chose de conscient pendant l’élaboration du livre ?
Lorsque ce livre a remporté un prix littéraire, le jury a souligné l’humour qui s’en dégageait et a même déclaré qu’il comportait des passages hilarants. En vérité, j’ai trouvé cela surprenant, pas dans le bon sens du terme, car je n’avais pas cherché à être drôle et encore moins hilarante. Je pense que c’est un livre sombre où la mort est très présente, mais bien sûr qu’en choisissant les pommes de terre comme fil conducteur, j’introduisais cet élément un peu comique. Je savais que l’équilibre entre le tragique et le comique était délicat. Les pommes de terre, en portugais – je ne sais pas si c’est le cas en français –, ont un côté comique ; la langue intègre cette idée de la pomme de terre comme un légume grossier. En portugais, il existe l’expression « nez de pomme de terre », qui n’est pas flatteuse, bien au contraire ; on dit aussi « la logique de la pomme de terre » quand on veut dire que quelque chose n’a aucune logique, c’est pourquoi la pomme de terre possède un côté comique indéniable. Mais ce dont vous parlez, le double enterrement, je ne l’ai jamais considéré comme quelque chose de comique ; pour moi, c’était simplement pesant. C’est l’une des leçons que l’on apprend en tant qu’écrivain : il faut accepter que le lecteur puisse rire de ce qui nous a fait pleurer ou pleurer de ce qui nous a fait rire, tout cela est légitime. Ce n’est pas à moi de dire au lecteur ce qu’il doit ressentir, le livre appartient à celui qui le lit. Bien sûr, cela me fait plaisir quand je me sens comprise, mais j’ai appris à considérer toutes les lectures enrichissantes.
Vous qui êtes d’abord journaliste, pensez-vous que le roman soit une des formes les plus efficaces pour rendre compte d’une réalité complexe et politique comme l’exode rural, le retour à la terre, le manque de transmission entre les générations ?
Oui, sans doute. Lorsque je travaillais dans une rédaction, l’héritage culturel de l’exode rural et ce qui subsiste dans ces familles qui en sont de plus en plus éloignées, était un sujet qui m’intéressait déjà. J’ai réalisé quelques reportages autour de cette thématique, mais il s’agissait toujours d’aperçus fugaces. Même les reportages relativement longs ne permettent pas d’explorer les complexités comme le ferait un roman, ils permettent plus de suggérer que d’expliquer. Dans le journalisme, on part du principe que le lecteur est une personne pressée qui a mieux à faire et qui ne veut pas trop d’ambivalence. Même si, dans le journalisme littéraire que je pratiquais à la fin de ma carrière de journaliste – et que j’ai transformé en livres (Furriel não é nome de pai [« Furriel n’est pas un prénom de père »] et Coisas de loucos [« Des choses folles »] par exemple) –, cette liberté propre à la non-fiction littéraire existait déjà, cela a d’ailleurs été mon terrain d’entraînement pour la fiction.
Avez-vous une routine d’écriture ?
Tout dépend de la phase dans laquelle se trouve le livre. Dans un premier temps je pars à la recherche de matière. Ayant une formation de journaliste, une grande partie de mes recherches se fait loin de l’ordinateur. Pour Terres minuscules, j’ai interviewé des architectes d’intérieur, des producteurs de pommes de terre, etc., j’ai visité des lieux potentiels, j’ai fait des balades à la campagne. À ce stade, je me laisse guider par mes interlocuteurs et par les informations dont j’ai besoin pour commencer à écrire. Au moment de l’écriture, j’essaie autant que possible d’adopter un horaire quasi-professionnel, qui correspond aux horaires d’ouverture de la bibliothèque où j’ai l’habitude de travailler ; je n’écris généralement pas chez moi : je commence le matin et je termine l’après-midi, lorsque la famille rentre à la maison.
Catarina Gomes, Terres minuscules, Éditions Chandeigne & Lima, 312 p., 23€
Parution : août 2026
Terres minuscules – Editions Chandeigne & Lima
© Aline Sirba
