Il y a en mars une immuable semaine d’été. Comme pour s’excuser d’être encore engoncé dans l’hiver, mars fouille dans ses habits de printemps et nous offre du soleil insolemment. Tandis que, profitant de cette belle saison malgré le retour prochain de la pluie, je lis le Journal d’un curé de campagne de Bernanos, je tombe par un miracle digne d’un roman sur cette phrase divine :
On apprend la vie plus ou moins vite, mais on finit toujours par l’apprendre, selon sa capacité. Chacun n’a que sa part d’expérience, bien entendu. Un flacon de vingt centilitres ne contiendra jamais autant qu’un litre. [1]
Le mot « flacon » résonne immédiatement dans mon esprit avec les bouteilles de mon nectar favori, et la philosophie de l’auteur avec celle que je défends : le vin, à l’instar de la littérature, est une affaire d’expérience. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sont pas ceux qui savent contre les ignorants, ce n’est pas l’élite contre les quidams ; non, ce sont ceux qui apprennent contre ceux qui prétendent. C’est le plaisir d’une découverte et non la supériorité de prérequis. Précisément : le bon vin peut jaillir des contextes les plus inattendus, de même que la littérature naît souvent de la banalité.
Tout à mes réflexions sur l’accessibilité du beau ou du bon et le snobisme des connaisseurs, je me souviens d’une vive émotion que j’avais ressentie à l’occasion d’une soirée avec mon condisciple de la Sorbonne. Résolument convertis au jus de raisin fermenté, nous souhaitions acheter une quille mémorable. Intimidés par les caves, qui, pour les néophytes que nous étions, semblaient les repaires d’une aristocratie du vin aguerrie et fortunée, nous nous dirigeâmes vers le Monoprix de la rue de Rennes.
Le rayon vins et spiritueux nous impressionna d’emblée : habitués au traditionnel trio merlot-sauvignon-chardonnay des bistrots, nous ne devinions pas qu’il pût exister une telle diversité de domaines et de cépages. C’était, pour nous autres profanes, une véritable caverne d’Ali Baba. Quel ne fût pas notre bonheur de parcourir les étiquettes une à une, tentant d’y comprendre quelque chose, d’inférer des règles générales à partir des récurrences, bref d’échafauder des théories ! Nous observions notamment de petits autocollants ronds et dorés sur certains crus :
« C’est curieux, analysa mon ami, ils sont primés, ça doit être les meilleurs.
– Pourtant, répondis-je, ce ne sont pas les plus chers ! »
Nous étions pour ainsi dire perdus.
Soudain, une voix enjouée et rassurante retentit dans notre dos : « C’est pas le prix qui fait la qualité, les jeunes ! » Nous nous retournâmes étonnés : c’était le caviste. Quel choc ! Nous qui imaginions les cavistes comme d’antiques pontes imbus de leur érudition, nous avions là un gaillard sympathique et accueillant.
« Faut se méfier des gonzes trop polis, me souffla mon acolyte pour temporiser mon engouement.
– T’as raison, derrière le sourire, c’est que des malhonnêtes. »
Nous lui expliquâmes prudemment que nous nous intéressions au vin depuis peu, que nous n’étions pas spécialistes mais que nous cherchions à faire une belle découverte. « Je peux vous pousser un coup de cœur ? » nous proposa-t-il sur-le-champ, et il brandit une bouteille contenant un liquide de couleur noisette. Nous nous regardâmes, mon camarade et moi, abasourdis : à nos yeux, le vin était rouge, blanc ou rosé. Quelle était donc cette teinte acajou ? N’étions-nous pas en présence d’une arnaque manifeste ? « C’est un rivesaltes ambré, s’enthousiasma notre Bon Samaritain, ça, c’est de la noix en bouteille. Une petite tuerie à moins de dix euros ! »
Nous laissant somme toute séduire par son zèle communicatif, nous fîmes l’acquisition du flacon et, marchant jusqu’à la Seine, nous installâmes sur les quais face au Louvre. Nous le débouchâmes cérémonieusement et nous penchâmes sur le goulot : la noix, pure, gourmande, entêtante, s’exhalait. Il avait dit vrai ! Au comble de l’euphorie, nous versâmes l’alcool dans nos verres : l’arôme d’abord unique s’enrichit au contact de l’air d’une infinité de subtilités. Nous n’étions pas assez de deux pour toutes les énumérer : miel d’acacia, cire d’abeille, pain grillé… Aussitôt identifiées, ces odeurs étaient remplacées par d’autres, composant un bouquet baroque et harmonieux. En dépit de notre avidité, nous bûmes langoureusement : le breuvage était ample, gras mais d’une fraîcheur régénérante, et sa caresse sur nos papilles ajoutait une saveur d’écorce d’orange à une palette déjà bien garnie.
« Ça dépote ! s’exalta mon compagnon.
– Ouais, c’était pas un imposteur ce type, en fait.
– Je suis jouasse en diable. »
Naturellement, nous finîmes avachis dans les vignes du Seigneur.
Je songe aujourd’hui à cette soirée de jeunesse avec attendrissement. Difficile a posteriori de savoir si nous avions réellement dégusté un bon vin. Mais, à l’époque, au moment où nous nous en étions délectés, il était certainement ce qu’il y avait de meilleur au monde car il nous avait procuré une émotion intense. Du haut de notre œnophilie novice, de notre expérience propre, il avait été le nec plus ultra d’un univers viticole encore largement mystérieux. Et c’était grâce au caviste de Monoprix, cet homme spontané, passionné et tout sauf snob qui avait su s’adapter à son public.
Subrepticement, on en revient à Bernanos : l’auteur du Journal d’un curé de campagne concevait la foi comme une passion. Or, n’est-ce pas là justement ce que chérit un amateur authentique dans le vin : sa propension à s’adresser à la sensibilité sans intermédiaire, comme le croyant s’adresse à Dieu directement dans la prière ? On partage des émotions, on communie quand on boit : et si tout vin, en définitive, était un vin de messe ? Le vendeur de Monoprix avait été pour mon ami et moi comme le curé de la religion de Bacchus. Alors buvons, expérimentons, et qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.
© XAVIER CHAPUIS
[1] BERNANOS, Georges. Journal d’un curé de campagne. Plon, Paris, 1936.
