L’enfant ébloui est ce garçon touché par les lumières assassines. Ces lumières aveuglantes qui s’élevèrent en champignon gigantesque, au début des années 1960 dans les déserts algériens, creusant, dans le même temps, les tombes profondes de ceux qu’elles enveloppèrent. Lumières explosives ; sanglantes à rebours.
Xavier Le Clerc prend la plume et poursuit son travail de recherche en fouillant dans les archives des sales dossiers. Ceux réduits au silence, cachés, honteux, rendus répugnants par le temps et les langues. Il chemine parmi les mots pour mieux saisir, presque de manière charnelle, l’héritage colonial franco-algérien. Si avec « Le pain des français » paru également chez Gallimard en 2025, il nous transportait de sa terre natale au musée de l’Homme, autour du crâne de Zohra, retrouvé après avoir été pillé, sacrifié puis invisibilisé, ce dernier roman, lui, navigue entre les déserts du Sahara et le nord de la France.
À travers cet enfant ébloui, l’auteur nous raconte la perte, la désolation, le pouvoir, le désir sulfureux de vengeance et l’espoir ; plongeant, de nouveau, le lecteur dans les troubles de la condition humaine. Xavier Le Clerc fait de l’Algérie moins un territoire littéraire qu’un lieu de mémoire et de confrontation : celui des relations qu’elle entretient avec la France, mais aussi de ce que la France continue d’entretenir avec elle. Il s’approprie l’Histoire dans une écriture politique et intime. Une langue vivante et posée dont on perçoit toutes les variations et les respirations qui se manifestent par des chapitres courts, entrecroisés de lettres reçues ; des correspondances comme des liens que l’on retisse à travers les années. Les halètements de l’écriture. Un rythme à la fois grave et vif qui résonne et reste, en écho. L’écriture s’inscrit dans l’esprit comme la lumière sur la rétine. Pénétrante, presque intrusive.
De cette langue fluide, découpée par moments, quasiment ciselée, on perçoit toute la chaleur, toute l’intensité, la rugosité du sable qui vole et le drame du sable qui se cristallise. On respire la poussière, on sent le soufre, on se cogne aux particules, a priori inoffensives pourtant mortelles. La matière même du paysage devient celle du désastre. On est transpercé par la radiation lumineuse, bercé par les mouvements lancinants des cris et des silences, lassé de ces mensonges qui rongent, désolé de n’être rien.
« On leur avait ordonné de fermer les yeux. Était-ce pour se protéger du flash ou pour ne pas voir leur propre sacrifice ? »[1]
Idir est ébloui, Sébastien sacrifié. Idir est ce garçon de sept ans, orphelin par cette guerre sourde. Sébastien est cet instituteur réquisitionné au nord de l’Afrique. Leurs vies vont s’unir comme deux grains de sable en fusion. Dans la pulvérisation de l’air, l’un devient le père, l’autre le fils. Deux destins réunis dans l’aveuglement assourdissant du nucléaire, dans le noir des paupières closes. De ce champignon rougeoyant aux contours bleutés qui s’élève tel un colosse, monstrueux et écrasant, Idir renaît, la parole revient dans un cri perçant semblable peut-être à celui du nouveau-né, la douleur en plus. Un cri qui ne le quittera pas, désireux de dire les conséquences des maux qui se nourrissent des corps, désireux de panser l’injustice. Quand l’un renaît, un autre se meurt.
« Alors, le cri qui couvait depuis plus d’un mois trouva une brèche. Sa gorge s’ouvrit, libérant un hurlement continu. Tous ses souvenirs étouffés jaillirent enfin : les visages disparus de ses parents, leurs corps calcinés, la fuite, la terreur, la solitude. »[2]
Oscillant entre deux temporalités, Xavier Le Clerc écrit la trace invisible, raconte les secrets et les pouvoirs qui noient les populations dans l’ignorance et le poison, les vies meurtries par les Gerboises bleues, blanches, rouges et vertes, et toutes celles incolores qui ont noirci les paysages inhabités et l’intérieur des corps. Encore une fois, il redonne vie aux oubliés éblouis. Idir et Sébastien forment deux parties fictionnelles ou narratives, deux fantômes auxquels l’auteur redonne chair. La transmission, le hurlement, la colère irradient chaque mot écrit.
Le livre d’une grande vivacité, didactique, est concis comme un cri. Vibrant comme la terre.
L’enfant ébloui, de Xavier Le clerc aux Éditions Gallimard. 123 pages. 16 €
Date de parution : 20 août 2026
©DAVID VALENTIN
[1] LE CLERC Xavier, Le garçon ébloui. Editions Gallimard. Page 43
[2] Ibid. page 48
