On connaît Hugo Lindenberg pour le succès d’« Un jour ce sera vide » (2020), dans lequel un petit garçon issu d’une famille frappée par le malheur, passe ses vacances au bord de la mer avec sa grand-mère, et se lie d’amitié avec un autre enfant, dont il rencontre la famille presque idéale. Au moment de la parution de ce premier roman, l’auteur avait donné un entretien chez son éditeur d’alors, Christian Bourgois :
« Pour le narrateur, il y a une tension entre ce qu’il voit à la surface, c’est-à-dire le monde, la plage, les enfants qui sourient, et un monde souterrain qui grouille sous la surface de la plage, et qui est fait de tout ce qu’il ne peut pas voir : la folie, la mort, le deuil. Et j’étais intéressé par cette idée […] de monde souterrain. »
On le remarque dès le titre de son troisième roman, Hugo Lindenberg n’a pas fini d’explorer ce fameux « monde souterrain ». De prime abord, le lecteur pense lire un énième opus sur le thème suivant : « comment j’ai vidé la maison de mon père », or il n’en est rien. Dans ce livre, il est question de recul : en prendre pour mieux sauter, retarder le moment du grand saut, ouvrir les yeux puis aller de l’avant après avoir atterri. Le narrateur, un architecte français confortablement installé en Californie avec sa compagne américaine, se rend en France pour liquider la succession après la mort de son père survenue six ans auparavant. S’il a autant procrastiné, c’est parce que l’appartement paternel lui inspire un véritable rejet, expliqué par une enfance malheureuse ; il en parle d’ailleurs comme d’une prison où il a « croupi dix ans ». Vingt ans plus tard, le quartier du 15e arrondissement parisien a un peu changé, les habitants aussi, mais l’immeuble est toujours là, enfermant un passé douloureux où l’enfant, après la mort de sa mère, a vécu dans la solitude d’un quotidien empli de non-dits et de fantômes, laissé-pour-compte dans les jambes d’un père incapable de se comporter comme tel. La mémoire envahie par une sensation de nausée, le « revenant » ne parvient pas à se départir d’une répugnance due à la saleté, à la laideur et au désordre du logement qu’il n’aspirait qu’à fuir, asphyxié par « la peur » et « l’attente ». De cette réticence persistante naît comme un temps suspendu : comment se colleter avec la réalité lorsque les souvenirs sont si oppressants ? La réponse est peut-être tapie au fond de chaque être qu’il va rencontrer. Il expérimente ainsi une catabase selon la tradition antique où le héros descend aux Enfers dans un but cathartique. Il en remontera grâce à l’invention et aux mots, aux histoires échangées avec des enfants et des parents aux situations intimes parfois difficiles. La langue élégante, précise et sensorielle, participe de cette aventure à laquelle le lecteur s’identifie par la justesse des émotions et des sentiments évoqués.
Hugo Lindenberg, Les années souterraines, Éditions Flammarion, janvier 2026, 272 p., 21 €
https://editions.flammarion.com
Aline Sirba