Il s’appelle Ussmëll.
Le nom surgit comme celui d’une créature ancienne. Une présence des marges. Un être de frontière. Ni tout à fait homme, ni tout à fait esprit. Quelqu’un qui marche dans les terres basses de la mémoire.
Dans le recueil de Jean-Michel Maubert, les morts ne quittent jamais vraiment le monde. Ils changent seulement de forme. Une sœur traverse les pages. Une sœur perdue, absente, dont le poème recueille encore le souffle. Autour d’elle se rassemble tout un peuple de bêtes, de fleurs, d’ossements, de silhouettes et de ruines.
Le recueil progresse ainsi, par visions successives. Un rat. Un chien aveugle. Un cheval. Des oiseaux. Des poupées. Des fleurs de poussière. Des os polis par le temps. Chaque image semble émerger d’une même matière obscure.
L’humus.
Non comme décor, mais comme origine et destination. Les corps y retournent. Les souvenirs aussi. Les animaux, les fleurs, les morts et les vivants y partagent une même profondeur. Rien n’y demeure intact. Rien ne s’y efface complètement.
La poésie de Jean-Michel Maubert travaille cet entre-deux. Elle fréquente les seuils. Les règnes y communiquent encore. L’humain glisse vers l’animal. Le végétal rejoint la chair. Les os deviennent fleurs. Les fleurs prennent parfois le visage des morts. Les rats eux-mêmes, récurrents dans le recueil, semblent appartenir à cette géographie souterraine où circulent les mémoires enfouies. Jusqu’à l’apparition de cet énigmatique « ange-rat », figure discrète mais marquante de ce bestiaire des profondeurs.
L’éditrice évoque une voix venue du dessous. Une voix chthonienne. Le terme convient à cette parole qui ne cherche pas l’élévation mais l’enfouissement. Une parole de terre, de vase, de racines et de mémoire.
Le deuil traverse le livre de part en part. Mais il ne s’agit pas d’un deuil immobile. Quelque chose circule encore. Quelque chose veille.
tu fus si jeune
un clair visage
un éclat de garance aux joues,
une lumière sur ton front
et ton rire
à jamais noyé dans l’eau des morts
La sœur apparaît puis elle disparaît. Tantôt enfant ; tantôt poupée, tantôt reine obscure ou simple silhouette aperçue au détour d’un poème. Les vers lui prêtent un visage avant qu’il ne se dissolve dans la poussière. Cette présence mouvante donne au recueil sa tonalité singulière. L’absence y demeure à jamais figée. Elle continue d’agir, de hanter les paysages, de traverser les bêtes et les rêves.
Les métamorphoses qui parcourent ces pages ne relèvent jamais du simple fantastique. Elles appartiennent à une même nécessité intérieure. Les très belles séquences consacrées aux Fleurs de poussière, comme les textes inspirés par les œuvres de Sabrina Gruss, Rimel Neffati ou Olivier de Sagazan, montrent des corps qui se défont, des identités qui vacillent, des formes qui migrent d’un règne à l’autre. L’os devient fleur. La fleur devient mémoire. La mémoire devient chant.
La figure d’Ussmëll prend alors toute son importance. Chamane discret, passeur mélancolique, gardien des frontières poreuses entre les mondes, il accompagne ces transformations sans jamais les interrompre. Il veille sur les passages. Il maintient ouverte une circulation entre les vivants et les absents.
Sous les cendres, les linceuls et les paysages de ruine demeure pourtant une douceur inattendue. Une fidélité. Celle qui consiste à maintenir ouverte la conversation avec les disparus. Les derniers poèmes reviennent d’ailleurs à une émotion plus nue. Une sœur. Un rire. Une demeure de pierre. Comme si, après les visions, les bêtes et les métamorphoses, le livre retrouvait son cœur secret.
Car au cœur d’Ussmëll et autres poèmes noirs ne se tient peut-être ni la mort ni même le chamanisme.
Mais cette terre noire où les morts continuent de fleurir.
Ussmëll et autres poèmes noirs, Les Éditions du Bunker, parution le mai 2026, 104 p., 15 €.
https://www.editionsdubunker.com
Sophie Carmona
