DJINN – UN TROU ROUGE ENTRE LES PAVÉS DISJOINTS

DJINN – UN TROU ROUGE ENTRE LES PAVÉS DISJOINTSDes canons grammaticaux À l’imaginaire

De tous les romans d’Alain Robbe-Grillet, Djinn – Un trou rouge entre les pavés disjoints est certes l’œuvre qui a le moins attiré l’attention de la critique. Les visées pédagogiques qui sous-tendent l’écriture de ce texte expliquent peut-être ce désintérêt. En effet, Robbe-Grillet a enseigné à l’université de New York, où l’une de ses collègues, Yvonne Lénard, professeur de français, lui a demandé d’écrire un texte didactique. L’emploi d’un texte littéraire dans l’apprentissage des langues est l’une des techniques efficaces utilisées depuis les années 1970 et l’on voit beaucoup de méthodes se servant des extraits littéraires pour renforcer l’apprentissage du FLE (Français Langue Étrangère). Le plaisir de lire une partie d’un roman, d’un poème ou d’une pièce de théâtre inciterait l’apprenant à lire, plus que ne le feraient des textes scientifiques, journalistiques, etc.

ALORS, QU’EST-CE QUE DJINN ? UN COURS DIDACTIQUE SUR LA GRAMMAIRE ET LA FICTION ?

« En lisant son récit, on a d’abord l’impression d’avoir affaire à un livre scolaire, destiné à l’enseignement du français, comme il doit en exister des centaines. La progression régulière des difficultés grammaticales de notre langue s’y distingue sans mal, au cours des huit chapitres de longueur croissante qui correspondraient, en gros, aux huit semaines d’un trimestre universitaire américain. Les verbes y sont introduits selon l’ordre classique des quatre conjugaisons, avec encore, pour la seconde, une opposition nettement marquée entre ceux qui comportent l’infixe inchoatif et ceux qui ne le comportent pas. Les temps et les modes ont été aussi parfaitement classés, se succédant de manière rigoureuse depuis le présent de l’indicatif jusqu’au subjonctif imparfait, au futur antérieur et au conditionnel. Il en va de même pour l’emploi des pronoms relatifs, dont les formes complexes n’apparaissent que tardivement. Comme d’habitude, les verbes pronominaux réciproques et idiomatiques se trouvent, en majeure partie, réservés pour la fin. »

UN ROMAN D’ESPIONNAGE, UN POLAR, DE LA SCIENCE-FICTION OU UNE HISTOIRE D’AMOUR ENTRE SIMON LECOEUR ET DJINN ?

« De l’auteur lui-même, nous savons peu de chose. Sa véritable identité, déjà, est problématique. Personne ne lui connaissait aucun parent, éloigné ou proche. On a découvert chez lui, après sa disparition, un passeport français au nom de Boris Koershimen, ingénieur électronicien, né à Kiev. Mais les services de la préfecture de police affirment que cette pièce est un faux grossier, probablement d’origine étrangère. Cependant, la photographie qui s’y trouve fixée, d’après tous les témoins, semble bien être celle du garçon. Quant au patronyme déclaré, aucune consonance ukrainienne n’y serait guère décelable. C’est d’ailleurs avec une orthographe différente et un autre prénom qu’il s’était fait enregistrer à l’école américaine de la rue de Passy, où il enseignait depuis quelques mois le français littéraire moderne : « Robin Körsimos, dit Simon Lecœur » […] Au bout de plusieurs minutes, la réponse arrive enfin : « Ne prononcez pas Jean, mais Djinn. Je suis américaine. »

Simon Lecoeur, le narrateur, va d’un hangar où il a rendez-vous à un lieu de réunion secret. Du point de vue narratif, Simon chargé par Djinn d’une mission au chapitre 1, finit par découvrir au chapitre 5 les buts de cette mission et les moyens qu’emploie l’organisation que Djinn représente. Cette première séquence narrative s’achève par une violente agression qui lui fait perdre connaissance.

« La machine vous surveille ; ne la craignez plus ! La machine vous donne des ordres ; ne lui obéissez plus ! La machine réclame tout votre temps ; ne lui donnez plus ! La machine se croit supérieure aux hommes ; ne la leur préférez plus ! » … « À ce moment, je devine tout d’un coup une agitation soudaine derrière moi. Des bruits de pas précipités, tout proches, rompent le silence de la salle. Je ressens un choc violent, à la base du crâne, et une douleur très vive… »

Du chapitre 6 au chapitre 7, Simon parcourt le même chemin qu’aux chapitres 1, 2, 3, du hangar à la chambre où il porte dans ses bras le petit Jean inanimé. Du point de vue narratif, ce parcours conduit Simon à sombrer de plaisir dans les bras de Djinn.

« En se retournant pour partir, il vit que quelqu’un d’autre était couché sur le sol, à quelques mètres de lui, dans une posture identique… Il eut un sursaut en découvrant le visage : celui de Djinn, sans que le moindre doute fût possible. La jeune fille était étendue en travers du passage, avec toujours son imperméable boutonné, ses lunettes de soleil et son chapeau de feutre mou, bizarrement demeuré en place quand elle s’était écroulée, touchée à mort dans le dos par quelque lame de couteau ou balle de revolver. »

Le chapitre 8 change de narrateur. C’est maintenant une jeune femme qui, un moment accompagnée de Simon, emprunte depuis un lieu de rendez-vous indéterminé un chemin qui la conduit au hangar du début, dans les mêmes termes, au temps près. « Mais voilà que c’est lui qui trébuche, tout à coup. Je n’ai même pas le temps de le retenir, sa main m’échappe et je l’entends qui s’affale lourdement, juste devant moi. Pour un peu, emportée par mon élan, je tomberais aussi sur lui et nous roulerions ensemble dans le noir, l’un par-dessus l’autre, comme des personnages de Samuel Beckett. J’éclate de rire à cette image, tout en me remettant d’aplomb. » Le lecteur est renvoyé au début du roman ; par conséquent, c’est une structure romanesque cyclique.

Ce qui sous-tend la structure du roman, c’est la structure grammaticale. Les cinq premiers chapitres sont à l’indicatif, c’est le mode qui sert à raconter ce qui se passe dans la vie et sans interprétation. Les chapitres 6 et 7 introduisent le subjonctif et le conditionnel et ce temps invraisemblable qu’est le futur antérieur. Le subjonctif étant très sommairement le mode de la subjectivité et le conditionnel un mode ambigu, puisqu’il est dit aussi futur du passé et intervient dans la concordance des temps. Le chapitre 8 écrit au féminin, enseigne les accords conjugués du participe passé.

PROLOGUE OU PLUTÔT LA CONCLUSION DE CE ROMAN ?

« Il n’existe rien – je veux dire aucune preuve décisive – qui permette à qui que ce soit de classer le récit de Simon Lecœur dans la catégorie des pures fictions romanesques. On peut au contraire affirmer que des éléments nombreux et importants de ce texte instable, lacunaire, ou comme fissuré, recoupent la réalité (la réalité connue de tous) avec une insistance remarquable, troublante par conséquent. Et, si d’autres composantes du récit s’en écartent délibérément, c’est toujours d’une façon si suspecte que l’on ne peut s’empêcher d’y voir une volonté systématique de la part du narrateur, comme si une cause secrète avait présidé à ses changements et à ses inventions. »

Djinn est un roman incohérent d’un point de vue romanesque mais très cohérent par les canons grammaticaux et donc linguistiques de la langue française. C’est en rentrant dans « un trou rouge entre les pavés disjoints » de la réalité grammaticale que naît la fiction.

ROBBE-GRILLET, Alain. Djinn. Éditions de Minuit, 1981, 144 pages, 8 €.

https://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Djinn-2883-1-1-0-1.html

© HICHAME MAANANE @chachachamechachame

Correction : Gwénaëlle FOLL

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