Épisode 9 : La prophétie de Mathilde
Février 1958
Les langues allaient bon train. C’est un hameau, ici, tout se sait, tu t’en doutes, et une histoire pareille, dans nos contrées où un mot plus haut que l’autre est disséqué par tous les voisins pendant plusieurs soirées, on ne s’en lasse pas, on en rajoute, on invente, on déforme, on amplifie, on aime le drame.
Certains prétendaient qu’une famille riche avait acheté la petite fille à l’assistance publique : tel avait toujours été leur plan. Ils avaient fomenté l’enlèvement et laissé leur enfant malingre en échange. Le père Berthier glissa même qu’ils avaient sûrement payé le juge et les gendarmes, parce que « c’était corruption et compagnie dans les grandes villes ».
D’autres affirmaient que la petite avait été envoyée dans un foyer, d’autres encore qu’elle était chez les sœurs de l’Assomption. Quant à moi, je trouvais toutes ces histoires sans panache. Une seule m’intéressait.
— Et l’étrangleur ? demandais-je.
— Tais-toi, donc, répliquait ma grand-mère en me faisant les gros yeux. Elle était l’une des rares à ne pas colporter les ragots. Pour tout dire, elle détestait ça. Tu l’aurais vu : dès que j’ouvrais la bouche pour raconter que j’avais entendu André, de plus en plus aviné, s’interroger sur l’identité de Simone, ses prunelles reprenaient cette couleur d’un noir sans fond qui m’a effrayé jusqu’à sa mort. Crois-moi, je n’en menais pas large et je me taisais.
— Et n’en parle jamais devant Mathilde.
Heureusement, Mathilde n’entendait rien, car son esprit empruntait de temps en temps des chemins de traverse. Perdre deux fois sa fille, aucune mère n’y survit indemne.
*
Les mois passèrent et Mathilde refit peu à peu surface. « Très lentement », d’après les courriers de ma grand-mère.
« Aujourd’hui, Mathilde a souri », annonça-t-elle finalement dans une lettre datée du 5 juin 1958 que ma mère nous lut dans la cuisine.
Deux jours plus tard, le lendemain du fameux « Je vous ai compris » de De Gaulle (la date m’est restée, car mes parents n’arrêtaient pas d’en parler), Fabrice, le mari de Mathilde, rentrait chez lui après deux ans de voyage au long cours dans l’autre hémisphère. Elle le reçut avec tous les signes de l’affection qu’elle lui avait toujours manifestés.
Mais « La cicatrice ne s’est pas refermée », nous prévint ma grand-mère quand nous vînmes lui rendre visite à la Noël 1958.
Pendant la tournée du hameau, je vis Mathilde comme je te vois ; elle semblait en pleine forme, mais sa tête partait parfois : elle se figeait soudain et criait « Simone ? Vous n’avez pas vu Simone ? » avant de reprendre le cours de la conversation. Ou bien, elle sortait de la pièce pour aller fureter quelque part et revenait, un grand sourire sur le visage. « La petite s’est encore cachée ! » Puis elle retournait vaquer à ses occupations.
– On a atteint « le sommet », nous rapporta enfin ma grand-mère au déjeuner.
Au dessert, Yvonne trempait souvent un morceau de sa traditionnelle tarte aux noix dans son verre de vin rouge pour l’amollir, malgré le regard désapprobateur de ma mère.
— C’était pendant qu’on discutait de la baisse du prix des pommes de terre.
Yvonne mordit dans le gâteau et hocha la tête.
– Voilà qu’elle s’écrie : « Simone reviendra bien vivante et me dira “Maman, c’est moi”, je le sais là ».
Et son poing frappa son sternum, comme elle avait vu Mathilde le faire.
Mes parents échangèrent des regards consternés et en parlaient encore dans l’après-midi au café du hameau. Pendant les jours froids, les habitants s’y blottissaient pour trouver l’esprit de Noël et la chaleur humaine des familles.
— Les morts ne reviennent pas, pauvre Mathilde ! soupira ma mère.
André, aviné comme souvent désormais, nous entendit.
— Elle reviendra, articula-t-il avec difficulté.
Cette phrase m’étonna. Je l’ai encore dans l’oreille quand je te parle.
*
Les années passèrent, Mathilde et Fabrice eurent trois garçons solides comme leur père, Étienne, Didier et Damien, que je vis grandir chaque été et chaque Noël à mon retour chez ma grand-mère.
— J’ai cinq enfants, disait Mathilde aux imprudents qui lui posaient la question, trois garçons et deux filles. L’une est morte, l’autre a disparu.
Tout sourire, elle n’en démordait pas. Ses fils et leur père se serraient alors contre elle avec affection. Leur grande sœur Simone, jamais connue, était enterrée tristement au cimetière ; l’autre n’était pas la leur.
Pour moi, cette histoire était terminée. L’image de mon grand-père valeureux se densifiait comme des gouttes d’eau devenues glace, tout en s’éloignant dans le temps. Il y avait un héros dans la famille, j’en étais un peu vain, et c’était tout.
Parfois, un rire entendu dans un square me rappelait celui de Simone, avec sa gaieté d’avant l’été 1957, et je me demandais ce qui lui était arrivé depuis lors. Mais ça ne durait pas. J’avais d’autres choses en tête. Je devins un écolier semi-studieux, un étudiant semi-sérieux, un employé semi-engagé.
Quand ma grand-mère n’eut plus le courage d’entretenir la métairie, j’avais trente-deux ans et je n’y avais pas mis les pieds depuis des années. Sans plus de raison de retourner au hameau, j’avais perdu de vue les Balleret et tout ce petit monde relégué à des souvenirs d’enfance de tilleul et de gloire.
Ma grand-mère partit vivre en ville. À la saison froide, d’abord, puis toute l’année. Plus tard, elle s’installa en maison de retraite. Mes parents vendirent la métairie familiale et le terrain aux fils Berthier.
Yvonne déclina doucement, de loin en loin, sans que je me préoccupe d’elle : je menais ma vie et ne voyais plus dans cette histoire que le dernier fait d’armes de mon extraordinaire grand-père. D’ailleurs, ma grand-mère refusait que j’en parle, appliquant le principe de modestie de son défunt mari : contrairement à ses camarades de maquis, jamais il ne s’était proclamé résistant. Discret jusqu’au bout.
L’histoire de Simone pesa pourtant sur mes choix professionnels puisque je devins chef de service puis directeur d’un des centres de l’aide sociale à l’enfance de Bourgogne.
C’est ainsi que des années plus tard, à quarante-deux ans, monté en grade, je vivais seul, heureux et préoccupé par la gestion des trois établissements dont j’avais désormais la charge quand ma grand-mère Yvonne mourut. C’était le 7 juillet 1991.
La bouche trouble du passé allait roter ses mots les plus sales.
© CLAIRE GARAND
2025
