Épisode 15 : La deuxième mère
21 juillet 1991
J’avais mal fait mon boulot. Reporter le rendez-vous avec la famille d’accueil pour fouiller dans les cartons, c’était vraiment de la paresse. Ou de la peur.
Quand j’arrivai au portail, je fus agréablement surpris : le battant ouvrait sur une ancienne ferme bien rénovée, avec une grande cour où poussaient des tilleuls et des platanes. Un chien vint m’accueillir en aboyant gaiement. Un parfum de foin et de fleurs me monta aux narines. On se sentait bien, ici, une image de calme. Une femme souriante apparut derrière l’animal. Elle devait avoir soixante-dix ans, à peu près l’âge qu’aurait eu Mathilde. Vêtue d’un chemisier clair et d’un jean, elle respirait la santé et une certaine vigueur. Elle tenait une scie à la main.
— C’est vous le journaliste ?
J’avais un peu triché pour l’inciter à se livrer. Me présenter comme responsable d’une section de l’ASE ne m’avait pas semblé propice aux confidences.
— Je réparais la clôture du pré, me dit-elle en posant la scie sur un clou à l’entrée de la cuisine, pour ne pas l’oublier en ressortant.
Finalement, je décidai de ne pas lui mentir sur mes véritables motivations. Non, je n’étais pas journaliste, non je n’enquêtais pas sur le devenir des enfants de l’ASE, je cherchais Simone deux, lui expliquai-je quand elle me proposa de m’asseoir dans la pièce fraîche (je n’allai pas jusqu’à lui avouer que j’étais le petit-fils de l’étrangleur ; d’ailleurs, ce n’était peut-être pas vrai).
Un voile lumineux se posa sur son visage à l’évocation de la jeune femme.
— Elle a eu trente-six ans le mois dernier. Comme tous les ans, j’ai fait un clafoutis aux abricots, son gâteau préféré, et j’ai allumé une bougie en souvenir d’elle. Je ne sais pas si elle est vivante ou morte, mais pour moi, elle sera toujours là.
Un frisson me descendit le long du dos. Ces mots, Mathilde aurait pu les prononcer.
— C’était une fille très attachante, gaie, intelligente aussi, mais sans cesse à se poser trop de questions sur… la vie. Vous voulez du café ?
Je ne suis pas très café, mais ce n’était pas le moment de protester.
— Sinon, j’ai de la chicorée, si vous préférez.
Ma légère réticence ne lui avait pas échappé, cette femme était une fine observatrice. Va pour la chicorée.
— Quand elle est partie, peu après ses dix-huit ans, je n’ai pas essayé de la retenir, elle était libre. C’était sa vie.
— Elle ne vous a pas dit ce qu’elle allait faire ?
Les yeux dans le vague, elle sourit.
— Je le savais très bien. Dans son dossier, elle avait lu que la femme chez qui on l’avait d’abord ramenée avait résisté quand on était venu la chercher pour la donner à l’assistance publique. C’est pour ça qu’elle voulait la retrouver, qu’elle soit sa mère ou pas. Ça aussi, c’était écrit dans les papiers : on avait cru avoir identifié sa mère, mais c’était une erreur. En fait, Simone avait toujours peur qu’on l’abandonne. S’attacher à quelqu’un, même à nous, c’était trop dur, c’était le risque d’être à nouveau abandonnée. Elle me l’a dit.
Son visage s’assombrit.
— Mais cette mère-là, qui s’était battue pour elle alors qu’elle ne l’avait vue que deux jours, ne l’abandonnerait jamais, elle en était sûre. Et surtout…
Elle hésita, souriant de l’énormité qu’elle allait proférer.
–… Simone était convaincue que c’était sa vraie mère. Elle disait qu’elle avait des souvenirs d’elle, des flashs, et qu’elle la retrouverait.
— Elle avait des pistes ?
La femme secoua la tête.
— Pas à ma connaissance. À part la mention d’une femme en robe colorée qui l’aurait déposée sur le parvis d’un couvent. Autant dire, rien.
Bon. On avait fait le tour. J’étais sur le point de partir quand elle se souvint soudain des cartes postales.
— Elle m’en envoie une tous les ans pour mon anniversaire. Tenez.
Pour atteindre la boîte à biscuits, elle tira le tabouret de sous la table de la cuisine et monta dessus. À l’intérieur, une dizaine de cartes. Les tampons indiquaient les dates, et les photos les lieux. Au début, la France, puis l’Europe, puis l’Afrique, l’Asie, l’Amérique et l’Océanie. Un vrai tour du monde. Toujours laconiques. « Bon anniversaire, Sylvie, je pense très fort à toi. Simone. » Ou une variation du même genre.
— Pas causante, dis-je en retournant les cartes.
La dernière avait été postée à Canberra.
— Elle n’a jamais été très expansive.
— Elle vous appelle Sylvie ?
— Je ne suis pas sa mère.
Une lueur de regret traversa ses yeux.
Je changeai de sujet.
— Et jamais d’adresse ni de numéro de téléphone. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
La femme en face de moi l’aimait comme une mère sans être sa mère.
Je rentrai déjeuner chez mes parents. Ma mère attendait mon compte-rendu avec impatience, mais ne me posa aucune question avant que nous soyons tous assis à table. De vieilles habitudes.
— Simone deux avait deux mères, conclus-je en tendant mon assiette pour qu’elle me serve. Peut-être trois, si Mathilde n’était pas celle qui lui avait donné le jour.
Un rôti de bœuf fumait sur la table de la salle à manger.
— Ça fait beaucoup de mères, dit mon père en souriant.
— Beaucoup d’amour, surtout, rectifia la mienne avec raideur.
Mon père m’adressa un clin d’œil complice « Ah, ta mère ! »
Le déjeuner fut animé : questions sérieuses, réponses hasardeuses. Simone deux était-elle vraiment partie en quête de sa mère ? Peut-être, au début. Elle avait dû rejoindre le couvent pour en apprendre plus, mais ce voyage autour du monde montrait qu’elle se cherchait peut-être elle-même, désormais. Ou voulait-elle échapper à ses souvenirs ?
Au dessert, devant les îles flottantes, je laissai tomber la psychologie de comptoir et tâchai de me recentrer.
— En tout cas, dis-je, ce n’est pas l’étrangleur qui a déposé Simone un sur le parvis.
Mes doigts tripotaient de la mie de pain sur la nappe blanche.
— Tu me perds avec tes numéros, murmura mon père en réprimant un bâillement.
Son apparente désinvolture cachait, comme souvent chez lui, une inquiétude réelle pour sa femme qu’il sentait stressée. Mais il fallait bien le connaître pour s’en douter.
— Fais un effort, répliqua aussitôt ma mère. Simone un, c’est la fille officielle de Mathilde, tamponnée par le juge. Et enterrée au cimetière. La deux, c’est l’autre. Celle qui est partie faire le tour du monde.
Mon père plissa les yeux et mangea sa crème anglaise en silence. Sa femme n’était pas dans son état normal et il ne savait pas comment l’aider. Ma mère se lança dans un long développement sur ce qu’avait pu devenir Simone deux.
Je ne l’écoutais plus. L’étrangleur. Impossible de croire les mots de ma mère ni ceux de ma grand-mère. L’image bonhomme et souriante de mon grand-père avec sa pipe faisait barrage.
Le plafond du couloir aimanta mon regard. La trappe qui menait au grenier, la valise des affaires de mon grand-père, mes Dinky Toy.
Au contraire, je le voyais bien filer le vrai criminel avec maladresse et se faire prendre. Depuis la guerre, il avait souvent des moments de flottement. Un seul avait pu suffire pour le mettre à la merci du tueur. À moins que justement, ces absences… Une image glacée surgit en moi.
— Tu m’écoutes ?
Ma mère me fixait.
— Il faut que je te dise ce qu’elle m’a dit. Tout.
