À l’époque, je prenais chaque matin le métro sur une ligne entassée de corps reposés et parés à se fourbir, qui menait à Levallois-Perret, dans un quartier culminant d’immeubles high-tech. Dans l’un d’eux se trouvait un conglomérat de cette presse couarde et anguleuse où je louais ma vie comme secrétaire de rédaction dans l’un des hebdomadaires dits « People », qui rémunéraient comme il faut, mais peut-être pas assez pour acheter et entretenir une voiture, d’où mon choix pour le métro, le bus ayant trop de correspondances. Les voyages dans ces modes de transport sont toujours un creuset d’archétypes, de physionomies.
Pendant environ quelques mois d’hiver, chaque matin, un homme élégant, au visage avenant, rasé avec beaucoup de soin et de précision, le nez chaussé de lunettes à la monture d’acier, vêtu d’un imperméable de popeline beige, l’écharpe de mohair rouge autour du cou, grimpait dans le wagon à la station Père-Lachaise, un cartable de cuir noir en bout de bras. Il agitait tendrement sa main où brillait un anneau d’or vers une femme sur le quai d’en face qui prenait un autre métro. Il restait debout en homme résolu et dégagé, semblant être favorisé par l’existence, tenant d’une main ferme le montant d’acier du wagon, où tant de mains s’accrochent et se tiennent. Il parcourait des yeux, sans les voir vraiment, la troupe de ses congénères au mental versatile et grégaire. Il semblait satisfait, car un léger sourire affleurait à ses lèvres. Il finit par s’asseoir en face de moi, en s’excusant, et déploya son journal avec délicatesse. Les fils d’argent dans sa chevelure peignée avec soin, les petites rides joyeuses aux coins des yeux, une bouche apaisée semblant toujours sourire soulignaient une quarantaine consentie.
Par étapes, le wagon s’emplissait de voyageurs. L’atmosphère devenait de plus en plus oppressante. L’homme se leva soudain pour laisser sa place à une femme beaucoup plus âgée, qui ne remercia pas. N’ayant plus l’espace nécessaire à la lecture de son journal, il le replia et, se contorsionnant, le rangea dans son cartable. Les corps tendus, collés les uns aux autres, les odeurs diverses semblaient l’incommoder, comme s’il n’avait jamais connu cette promiscuité.
Proche de la fenêtre légèrement ouverte, il relevait la tête au-dessus de la masse afin de trouver un peu d’air. À la station Pereire, l’homme suivit le remous de la foule propulsée sur le quai.
Je le vis ainsi chaque matin, différemment habillé selon la météo, pendant une bonne quinzaine de jours, monter à Père-Lachaise et descendre à Pereire, sans doute son lieu de travail.
Un matin d’averse, il monta dans le wagon, l’imperméable dégoulinant de pluie. Il semblait maussade. Quand, tous les jours, vous croisez sur votre trajet les mêmes membres d’une foule, l’allure, le visage des personnes sont un peu le thermomètre de leur état d’âme ; et une fâcheuse humeur semblait avoir contrarié la sienne. Il s’assit sur un strapontin et sortit de sa poche une enveloppe rectangulaire d’un format administratif. Il avait déjà dû prendre connaissance du contenu, car celle-ci avait été chiffonnée, comme pour être jetée. L’homme resta longtemps à fixer la lettre froissée. Un soupir s’évada de ses lèvres et, avec un léger haussement d’épaules, il remit vivement, contrarié par cet imprévu, le papier dans son enveloppe. Il appuya sa tête contre la vitre et, bercé par le balancement du wagon, s’endormit. Il manqua de rater sa station.
Pendant quelques jours, je ne le vis plus. Il monta un matin à la station suivante.
L’habitude est projetée dans la stupeur quand elle est soudain spectatrice d’un autre paradigme. Il était pâle, ses cheveux, dans mon souvenir si parfaitement peignés, étaient devenus une broussaille grise ; les verres de ses lunettes, manquant d’éclat, dissimulaient des yeux hagards, regardant chacun en oblique, comme perdu. Il paraissait confus, l’équilibre touché au vif. Ses vêtements avaient été promptement assemblés, la cravate dénouée, l’imperméable froissé comme s’il avait dormi dedans. Il descendit à la station République, bousculé par l’affluence. Son cartable à bout de bras, ultime et précaire indice de son humanité, laissait échapper par l’ouverture le coin d’une serviette de toilette. La sonnerie de la fermeture des portes éclata, le laissant immobile sur le quai, regardant les voyageurs impassibles derrière la vitre, entraînés vers leur actualité dans la folle progression du métropolitain. Il s’assit sur le long banc froid et vide de la station, ouvrit son cartable et en sortit une pomme.
Le matin suivant, il ne vint pas. Je l’aperçus seulement le soir, en rentrant du journal, monter à la station Temple. Tenant un sac en plastique, substitut du cartable, il mordait comme un affamé dans un sandwich. Son maintien n’était plus aussi souverain. Son allure était hésitante. L’imperméable distingué du temps de sa fraîcheur était à présent maculé de taches de graisse. Une barbe naissante prospérait sur ses joues et couronnait des lèvres encore enjouées hier, devenues maussades. L’annulaire de sa main gauche ne portait plus d’alliance.
Les jours suivants, le métro s’arrêtant à la station Père-Lachaise, je vis derrière la vitre cet homme assis sur le banc sortir de son sac en plastique, devenu l’unique repère, une bouteille de vin et trois gobelets de carton, afin de partager avec des compères aux corps sombres et usés, sans plus de flammes aux yeux, ce vin d’infortune.
© CLO HAMELIN
