LETTRE À SON PÈRE

Mur de l’Ambassade de Tchéquie,centenaire de la mort de Kafka, 2024

Dans Lettre à son père (Éditions Gallimard, coll. La Pléiade), Franz Kafka (1883-1924) est à la fois l’auteur, le narrateur et l’un des personnages. Il réalise, durant la gradation de ses propos, qu’il est le fruit d’une reproduction. Son géniteur, en effet, incarne à la fois l’éducateur, le chef d’entreprise, le croyant supposé de la religion juive. Or, avant 1914, on vit encore, à Prague, dans l’Europe des Empires, au sein d’une société figée, normée, étriquée. Remarquons ensuite que Kafka l’écrit en 1919, soit un an après le premier conflit mondial qui semble avoir provoqué chez lui, comme chez les peuples, le désir de sortir d’une situation sclérosée. En vérité, que ce soit dans La Métamorphose ou dans Le Verdict, récits datés de 1912, il avait déjà dépeint les tensions père-fils. Tout cela rassemblé signifie que depuis l’enfance, le conflit latent couve et que la fonction de la littérature épistolaire sera de l’amener à naître, comme si la missive agissait en termes de maïeutique. Nous nous demanderons alors si ces lignes au père ne sont pas plutôt une lettre de Kafka à lui-même qu’il ne le fut jamais. Nous aborderons pour débuter l’image du géniteur donnée à voir. Nous poursuivrons ensuite par une enquête portant sur les curieux rapports du fils envers lui.

L’image du père

Les commentateurs ont bien vu, en recourant notamment en ceci à la psychanalyse, la dénonciation du « père castrateur ». En guise de définition simplifiée, il y a là comme une relation d’amour-haine. En effet, l’auteur proteste de son respect filial : « Je crois que tu as un certain talent d’éducateur » (Id.). Cela pourrait apparaître comme une contradiction rendant la mise en examen du père superflue. C’est pourquoi il prend soin de bâtir son acte d’accusation sur l’oscillation et la dichotomie pronominale : « moi-toi ». Il donne donc à lire un duel dont il écrit, en gradation, le déroulement.

Il commence par l’évocation des reproches qu’il a encourus. Le champ lexical des émotions qu’il a ressenties au tribunal familial est fondé sur la « peur » et sur un éloge de la fuite, pour éviter d’être « écrasé ». L’image du père évolue alors au travers des anecdotes, allant de l’enfance aux projets de mariage, avec Félice Bauer, puis avec Julie Wohryzek. Ainsi, le conflit s’enracine dès le plus jeune âge. Plusieurs fois, le narrateur écrira : « Car j’étais déjà écrasé par la simple existence de ton corps. » (Id.). La paternité, en conséquence, se traduit tout d’abord par une sensation physique, fondée sur ce curieux renversement qui nous donne à lire un fils portant le poids du père plutôt que l’inverse, comme si ce dernier déclinait ses responsabilités naturelles, tel un syndrome d’Énée.

Cette approche corporelle s’insinue ensuite dans les relations affectives et quotidiennes. L’enfant comprend vite que le géniteur a aussi des droits que ses descendants n’ont pas, comme le révèle l’anecdote des repas : « Tu ne respectais pas les ordres que tu m’imposais. » (Id.). Cette emprise est si forte qu’elle conduira le petit Franz à l’aphasie. Il lui est « interdit » de parler. « Se taire » devient une première fuite, et l’occasion de prendre conscience du « pouvoir paternel ». En définitive, Kafka montre que la paternité est une situation politique, liée à une censure.

En effet, le champ lexical du « pouvoir » s’observe dans une grande partie du récit. Le père est assimilé aux « tyrans », que ce soit envers le personnel de son magasin ou envers sa famille, c’est-à-dire envers ses enfants à qui il reproche de ne pas l’incarner dans sa puissance. C’est en conséquence sous ce déluge de récriminations, que naît un sentiment de culpabilité que le narrateur ressentira toute sa vie. Et cela modifie son existence qu’il reproduit dans cette lettre autobiographique. Le seul espoir d’échapper à ce modèle trop parfait de paternité reste, comme le fera sa sœur Elli, le mariage.

Ce dernier est une échappatoire hors de l’influence paternelle parce qu’enfin on peut devenir soi ! Ce sera l’échec pour Franz, car le père lui reprochera, notamment pour Julie, des choix conjugaux peu conformes à ses propres ambitions sociales. Cela suggère qu’à ses yeux son fils ne semble être qu’une procuration de ses propres désirs. On comprend ainsi l’étouffoir qu’il représentait pour le narrateur. Cela l’amènera d’ailleurs par la suite à dénoncer le déterminisme moral signifié par le mariage, son père ayant pour fonction ici de l’amener à comprendre que toute société n’évolue que par des conventions rigides.

Inconnu à sa propre adresse

Ambivalence, disions-nous, sinon ambiguïté ? Certes, la paternité maîtrisée, c’est-à-dire sans fantaisie, sans prise de respiration, est critiquée, à un tel point même que rôde une manière d’inconscient religieux, où l’on devine « Dieu le Père ». La religion n’était guère pratiquée chez les Kafka. La culture judaïque restait toutefois prégnante, jusque dans les sacrements à recevoir par les enfants. D’où un paradoxe : « Si ton judaïsme avait été plus fort, ton exemple aurait été aussi plus convaincant. » (Id.) Ainsi, la paternité repose sur l’héritage religieux ancestral et sa reproduction puissante, mais sans réelle implication de la foi, au-delà des sphères du sacré.

Si le pouvoir de la foi sert de révélateur à la qualité des rapports père-fils, nous sommes surpris de la quasi-disparition de l’activité littéraire menée par Franz. Le père reçoit les œuvres, les pose, ne les lit pas. Il rejette ce qu’elles représentent. En écrivant, dit l’auteur, « je commençais à respirer » (Id.). Et l’aveu attendu se produit : si le père a réussi à empêcher son fils de s’épanouir par le mariage, c’est-à-dire sur le plan sexuel, il n’a eu aucune prise en revanche sur sa créativité pour l’empêcher d’écrire : «  Dans mes livres il s’agissait de toi, je ne faisais que m’y plaindre de ce dont je ne pouvais me plaindre sur ta poitrine. » (Id.). La paternité tyrannique a pour conséquence de libérer une révolution créatrice, tout en restant, à l’intérieur de celle-ci, enkystée, comme un fantôme, comme si un père hantait toujours son fils.

Mais le corps du créateur littéraire n’est pas celui du géniteur puissant. Le duel des créations est inégal. Alors le narrateur se met à exister par sa chair malade. La maladie devient « la confirmation de mon existence » (Id.). Outre l’aphasie enfantine s’installe « l’hypocondrie ». Alors devant l’absurdité du destin, d’un quotidien trop lourd à porter, la lettre incarne le refuge loin de la folie encourue. Le corps (venu du père) n’est plus bon. La sexualité, selon le géniteur, menace jusqu’à la maisonnée, alors tout s’effondre et l’image biblique de la « boue » réapparaît : « La boue commençait avec moi » (Id.), comme si l’auteur se métamorphosait en une malédiction charnelle, se décomposait en une prédiction de son avenir devenant irrespirable, devenait cafardeux.

Toutefois, le futur sera court. Ainsi les conséquences de ce procès, commencé lors de l’enfance de Franz, dues à une éducation modélisant le principe de l’intolérante et exacte reproduction du père dans le fils, passent par une dévaluation constante de ce dernier. D’où l’ambiguïté à nouveau de cette missive qui, au-delà de la condamnation, ne fait en vérité que

mettre en balance le vieux thème antique et biblique du faible contre le fort. Kafka ne peut plus faire commerce avec son père, il est en déficit. Le portrait du géniteur condamne celui du rejeton à l’apocalypse, au sens grec du terme. La dichotomie initiale n’est plus valable à la fin.

Le père, alors, dans une prosopopée ultime, inventée par l’auteur, connaissant bien les réponses potentielles de son géniteur, est son propre avocat et révèle les travers de son fils, comme celui de « s’installer commodément dans son incapacité » (Id.). Il semble sortir triomphant du duel comme si l’auteur le dédouanait de tout ce qu’il venait de lui reprocher, au risque de paraître vaniteux ! La paternité incarne donc non seulement le triomphe d’un individu, mais surtout de tout ce qu’il porte en lui d’héritages génétiques, sociaux, professionnels, religieux et qu’il transmet à sa descendance, qui ne peut fatalement s’en exclure.

« Nous sommes parvenus à un résultat qui approche d’assez près la vérité pour nous apaiser un peu. » (Id.). Le lecteur, avec l’emploi de ce pronom « nous », constate la disparition de l’oscillation initiale comme si le narrateur en révélant son père s’était en fait montré à lui-même dans toute l’horreur de ce qu’il dénonçait chez le géniteur, et dans ce qu’il pourrait devenir. La missive met en tension, puis phagocyte le scripteur, voire son destinataire, et le duel familial, jusque dans la « mort ». Mais la relation dominant-dominé restera. La paternité est forgée de toute éternité, semble suggérer Kafka. On ne peut ni la contester utilement ni la détruire. D’ailleurs, ultime sursaut de sa conscience, il n’enverra jamais cette lettre à son destinataire…

 

Chez Kafka, la conscience de la paternité souffre d’une ambivalence indépassable : à la fois admiration pour la stature du père et rejet profond des représentations familiales éternelles qu’il incarne. Cette impuissance à nouer de véritables relations affectives a peut-être déclenché sa vocation d’écrivain, mais ses enfants, c’est-à-dire ses œuvres, ne naîtront véritablement qu’après sa mort – même s’il avait demandé à son exécuteur testamentaire de les détruire, tel Saturne dévorant ses enfants chez Goya … Cela signant ainsi son refus définitif de la paternité telle que pratiquée en ce monde. Pour Kafka, un homme ne peut être la somme de tous les autres, fût-ce par le corps du père. Il ne peut exister que comme souffle dans quelques lignes.

 

© OLIVIER MATHIAN

 

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