Samira EL AYACHI publie avec Madame Bovary, ma mère et moi un roman social qui s’inscrit dans une trajectoire déjà amorcée avec Le ventre des hommes[1]. En effet, on y retrouve une épopée familiale qui débute quand Hannah, comme institutrice, sera arrêtée à son école par la police en 2016. La construction narrative se fera par des retours en arrière mémoriels durant son audition : date, lieu, personnes et horaires :
« A’Samar. J’aime la nuit. D’ailleurs c’est la nuit que je suis née. C’était un samedi. On s’en souvient tous. Le problème avec la Nuit. C’est que la Nuit y a personne pour emmener maman à l’hôpital. Parce que papa est à la mine, au travail de nuit. »
Pour Madame Bovary, ma mère et moi, la naissance de Salwa, la sœur d’Hannah n’était pas prévue au programme.
« Je suis sûrement l’enfant d’un retour de couches. L’enfant qui arrive par surprise. L’enfant qui s’accroche pendant que la maman prie pour que je m’en aille loin dans les couloirs d’avant la création. L’enfant de trop. Est-ce pour cela que j’ai toujours l’impression de déranger. Est-ce pour cela que je m’excuse souvent. »
Madame Bovary2 va rentrer dans la vie de Salwa lors du bac de français et par là même un aiguillon littéraire de ce roman, sans compter ses antécédents familiaux à identifier. Un texte fondateur Le bal de Vaubyessard (Première partie, chapitre VIII) va questionner sa vie personnelle et celle de sa mère : Halima Katib. Quand le mot manque pour verbaliser les antécédents familiaux, rien de mieux que démêler l’écheveau de sa maman et par là même d’elle-même.
« Mon livre, mon livre. Le lycée. La salle d’examens. Mes larmes sur ma chemise cintrée blanche, ce jour-là. 17 juin 1999. C’est à cause d’elle que j’ai râté mon bac français. Mon livre, mon livre. Comment est-ce possible ? Ma mère. Mes entrailles. Pas elle.
…Ma mère me l’avait volé… »
Le bal de Vaubyessard, qui a d’ailleurs été adapté au cinéma par Claude Chabrol, est un moment d’ascenseur émotionnel pour Madame Bovary où ses désirs et ses envies convergent dans son esprit et in fine sa destinée. Samira El Ayachi recrée une soirée Rokba dans la vallée du Draa, un moment de danse mystique où les corps des femmes, le temps et l’espace font un.
« Ils et elles dansent la Rokba. Leurs corps ne s’offrent pas aux regards, ils s’accordent entre eux, en cohésion. Chaque geste est un écho ancien, transmis de femme en femme, de génération en génération. Le cercle respire, tremble, se resserre. Depuis toujours, on ne danse pas pour les autres, pas pour être vue ou saisie, on dansait et on danse encore pour se guérir soi et pour le collectif. »
Faire cohabiter Emma Bovary dans sa vie de bourgeoise provinciale normande, une maman qui est née, a grandi dans le Sud marocain et qui quittera son pays pour le Nord de la France et Salwa une Ch’ti. L’écart entre le réel et l’imaginaire d’une Emma Bovary, de Salwa et sa maman, c’est le choc de civilisations, social mental, et de cultures. Un tel choc d’ailleurs raconté de façon inédite : la question de l’exil sous le prisme de la santé mentale et physique des femmes migrantes.
« La consultation de psychiatrie transculturelle se fait à la demande des professionnels de santé. Elle permet de surmonter les problématiques rencontrées lors de la prise en charge de familles migrantes : compréhension et interprétation de leur maladie, importance des représentations traditionnelles, difficultés diagnostiques liées à la barrière de la langue. »
Ce roman est une forme de rédemption littéraire et par là même s’emploie à résoudre les antécédents familiaux entre sa fille et sa mère. La langue et une narration familiale soignent les esprits et les cœurs. Oui, le texte de Flaubert est un chef d’œuvre absolu d’une architecture très complexe et très élaborée de mots pour des populations qui ont malheureusement manqué tout simplement de mots.
Yamina Bovary, c’est moi.
EL AYACHI, Samira. Madame Bovary, ma mère et moi. Éditions de l’Aube, 2026, 208 pages, 19,90 €.
https://editionsdelaube.fr/auteurs/samira-el-ayachi/
[1] EL AYACHI, Samira. Le ventre des hommes. Les éditions de l’Aube, 2021.
2 FLAUBERT, Gustave. Madame Bovary. Folio Classique, 2021.
© HICHAME MAANANE
