La salle est pleine, trépidante. Néons, linoléum, parfums vétustes ; fenêtres ouvertes, faux jour, piliers en enfilade. On est presque deux cents étudiants de troisième année sur le point de composer pour obtenir notre licence, d’où une tension perceptible.
Distribution des sujets. À l’arrière-plan, une professeure dispense les consignes, qu’on sait par cœur, s’assoit ensuite au bureau avec un magazine. Celui-ci n’a rien, hélas, d’un magazine de charme, comme en consulta un autre professeur la semaine d’avant, dans des circonstances similaires.
C’est la dernière épreuve. L’une des plus importantes. Le ciel, dehors, est invisible : quelques stores sont baissés et les fenêtres donnent, de toute façon, sur un mur qui obstrue l’espace.
Je regarde le sujet. Respire. Devant moi, comme dans une galère, une succession de dos courbés, de nuques baissées. La même, ou presque, l’année du CAPES ; la même, ou presque, à l’agrégation, vaste et féconde, mais pour laquelle je partais de loin. Je surprendrai des regards vifs, des regards vides, déconcentrés ; d’autres, ironiques ou dépités. Qu’en était-il du mien ? Certainement était-il sérieux.
C’est parti. Je rentre dans un tunnel où tout s’éteint, dans une cellule de temps réflexif, absorbant.
Me redressant, soufflant, étendant les jambes en avant, pour la troisième fois du devoir je consulte ma montre : presque midi. Trois heures se sont écoulées depuis la diffusion des sujets. Il en reste une avant le ramassage des copies, mais j’ai fini, je n’ai plus rien à mettre, je me suis relu. Ève, du reste, vient de partir, que j’ai suivie du coin de l’œil, impliqué. Une table sur deux, déjà, est vide, libérée, rendue à sa placidité usuelle. Je me lève, remets ma copie, salue discrètement Adam qui compose toujours, l’air studieux, et m’en vais sans tarder.
Je sors de la salle l’esprit encore lancé, quoique allégé. C’est fait. Ce n’est peut-être rien, qu’une étape infime – je l’ignore encore –, mais un poids s’en va malgré tout, j’en profite. J’emprunte un long couloir désert, traverse le hall et me retrouve dehors, en pleine lumière, sous un ciel complice, estival. En l’observant, dégagé, j’allume une cigarette légère et laisse mon cœur s’ouvrir, planer en plein bleu.
Je n’ai qu’une envie : boire un café ou une bière avec d’autres étudiants, exulter. M’asseoir quelque part en terrasse ou rentrer dans un bar vif et bondé, aux vitres embuées, brouhaha estudiantin, plaisanteries d’un rien, pendant que le monde roule, qu’il déferle.
Il y en a un, justement, tout près, de bar, assez plaisant, animé. Un jour j’y achevai un commentaire sur un poème de Rimbaud, sous café, auquel j’eus neuf, frustré. Des notes décevantes, il y en eut d’autres, au bac de français, par exemple, sur « Les Bons Chiens », de Baudelaire : six quand toute l’année j’avais treize sans efforts, la meilleure moyenne de la classe, sans rien faire.
Pour le dire vite, ainsi que d’autres, j’ai tout connu en termes de notes, jusqu’à l’ultime épreuve du CAPES, vingt sur vingt sur Le Horla, de Maupassant, lu et relu ce jour dans la fièvre du temps de préparation qui m’était donné, ce qui fit qu’hors l’introduction rien n’était prêt quand on vint me trouver, sinon un plan et des idées – dos au mur, j’improvisai, en transe, ayant d’abord vu s’envoler au loin l’ange du concours quand l’appariteur vint me chercher pour passer, mais plus encore que je ne le pensais, je voulais enfin réussir, ratifier un cap, me lancer.
Pour l’heure, dehors, juste sortie, Ève est là, avec Noémie, au fond de la cour stabilisée, près d’un préfabriqué. Elles fument sans mots une cigarette, sacoche en cuir à leurs pieds. Je les rejoins.
Impossible d’exulter, fût-ce intérieurement. Noémie est pâle, Ève ne dit rien. Il est évident qu’elles ont échoué, qu’elles se voient déjà recalées, condamnées à redoubler ou, pire, pour Noémie, à laisser les études pour toujours.
Si j’ai réussi, moi ? Je n’en sais rien. Autant être évasif, circonspect. À la question de savoir si Félix a composé ce matin, qu’on se pose soudain ensemble, pas de réponse : nul d’entre nous ne l’a vu, ni même aperçu, où que ce soit. En y réfléchissant, il était peut-être déjà absent lors de l’épreuve précédente, de littérature comparée.
On jette nos cigarettes en chœur, en silence. Les filles disent ensuite qu’elles vont rentrer, moral en berne. Ne voulant pas être consolées, elles s’exécutent. C’est donc parfaitement démuni que je les vois, d’un coup, disparaître, dans une bouffée de solitude lancinante. J’en suis presque à regretter l’impression d’avoir bien négocié l’épreuve dont on sort, en songeant que, dans le cas contraire, j’aurais pu me joindre à Ève et Noémie, certainement. Avancer seul ou échouer à plusieurs était un dilemme récurrent.
Les filles parties, aucun groupe à rallier alentour, que des inconnus, de l’ennui. Alors, je les imite, la mort dans l’âme, longe les massifs de buis vert sombre sous le ciel céruléen, délaisse le théâtre des épreuves, son gravier anonyme, sans Ève ni Noémie.
Pur utopiste, je rêvais d’une journée ascendante qu’avec elles couronneraient des verres pris jusqu’à l’aube, voire plus tard, de soirées enchâssées, comme par le passé. Au lieu de cela, retour chez moi, seul, prosaïque – sur le boulevard Béranger, toutes les voitures se confondent, les façades figées, derrière elles, grisaille et roulement sans fin, fleuve urbain, insensible –, dans la perspective de quitter Tours pour trois mois : juillet, août, septembre, en entier, tout l’été sans Ève, tout l’été.
La vie des autres nous échappe, leurs envies, et les décalages qu’il y a souvent entre elles et nos propres désirs, il convient de s’y rendre souplement sous peine de mécomptes – voici un précepte de plus dont j’étais encore loin, mais qu’il me faudrait pourtant intégrer si je voulais un jour être heureux.
Le surlendemain, je range mon studio, ultime fois de l’année universitaire, mon sac à dos dans un coin. Dernier tour, dernier coup d’œil, frigo vidé, lit à nu. Une canette de Coca-Cola en main, je prends des photos intérieures sur la rétine du temps, nostalgique d’avance, des diapositives intimes, lumineuses, où rentre une part de mon être, consultables ensuite à volonté. Une fois de plus, l’été arrive, il faut rentrer, revenir à Mer, où rien n’advient.
Il y a une heure, Isaac est passé me voir en coup de vent. Lui aussi rentre aujourd’hui chez lui, contrarié. On ne se reverra pas l’année prochaine, à Tours : les études, pour lui, sont finies, révolues pour toujours. Elles le sont aussi pour Félix, ici tout du moins. Disparu on ne sait où, dans quelle dimension parallèle et clandestine, on ne le croisera plus jamais à Tours, au Café ou ailleurs. Depuis les épreuves finales, nul ne l’a revu, le mystère est total autour de son éclipse, de laquelle on a ri avec Isaac, juste avant qu’il ne se rende à la gare pour rallier Niort, à contrecœur.
Possiblement, une femme laissée par lui à Berlin avait pu retrouver la trace de Félix, ou son imprésario brésilien. On ne pouvait pas non plus exclure que ce fût un agent secret belge, au service de sa majesté Albert II. Blague mise à part, Félix avait dû vivre un coup dur, exigeant un départ d’urgence pour des raisons insoupçonnées. On n’en sut toutefois jamais plus quant à sa disparition surprenante.
Quoi qu’il en fût, puisse-t-il enchanter d’autres bars, d’autres villes, y répandre sa joie rabelaisienne. Et puisse-t-il continuer de le faire post-mortem, en éden ou ailleurs, dans les limbes, en enfer.
À partir de mi-juin, si la fac ne ferme pas ses portes, c’est tout comme. Elle est en effet désertée, seuls quelques professeurs viennent y pointer (quelle vie est la leur entre deux trains, deux articles, deux colloques, combien d’amour, de passion, s’y déploie, assistent-ils un fils prodigue, aident-ils une mère gravement malade et, surtout, jouissent-ils de leur science, la muent-ils en joie, en bonheur, seule alchimie qui compte ?), quelques étudiants en frôler les couloirs longs comme jamais, au parfum de serre, de carton chaud, de vieille poussière. Les pas s’y font légers, saupoudrés de soleil, les yeux de même, les voix lointaines. En sous-sol, les parkings gisent dans l’ombre, désertés, et, aux niveaux supérieurs, dans un jour hopperien, les amphis, les halls, la cafète s’ensommeillent, les salles étrangement sourdes et muettes, et la bibliothèque, en hauteur, dans sa transparence ligérienne. Aux fantômes du savoir, aux semelles de vent.
Donc on quitte son appartement, état des lieux sortant, caution récupérée à moins que, on sait la musique. On prend le train ou la voiture et s’en revient chez soi, loin des plages de temps libre, de vie tourangelle.
S’ouvrent alors les grandes vacances, béantes. Autres lieux, autres us, autres préoccupations, également, avec régressions possibles, en fin de compte. Beaucoup vont devoir travailler, faute d’argent, d’autres vont partir à l’étranger, loin tant qu’à faire, Afrique, Asie, explorer le monde. On retrouve parfois les geôles populaires, les pesanteurs bourgeoises – leurs joies, pour certains –, les déliquescences familiales, leurs strates irréductibles. Dans tous les cas, on se dira, se promettra qu’on fera mieux l’année prochaine, qu’on courra beaucoup plus souvent la bibliothèque, son sanctuaire, ayant saisi ce qu’on voulait. Oui, enfin on y voit clair, vraiment clair, sans erreur possible – et sûrement même se profile déjà le bout de la route, espéré, la ligne d’arrivée tant souhaitée, en pleine lumière. La réussite ne peut manquer d’advenir, qui nous tend déjà les bras, par-delà les vacances d’été.
Puis, août passant, septembre venant, on ronge son frein, part à la recherche d’un nouveau logement, si on ne retrouve pas l’ancien. Les rues de Tours se démultiplient en rêve, plan en relief intérieur, les nouveaux visages vus l’année passée nous reviennent, on ne pense plus qu’à eux, à celles ou ceux qu’on aime, qui hantent notre cœur. Il devrait être possible de concilier études et fêtes – on le souhaite –, de tout réussir. À défaut, on travaillera fréquemment.
Les bonnes résolutions peuvent durer, disons trois mois, jusqu’aux partiels de janvier. À compter de là, tout dépend des résultats qui sont obtenus. Il arrive aussi qu’elles succombent aux charmes de la rentrée, mi-octobre, assemblée dans l’amphi Thélème, bourdonnements nouveaux, inédits, impression d’ouverture maximale – j’en sais quelque chose.
À cet instant, autour de soi, assis derrière une tablette dépliante pour écrire ou bien sur l’un des escaliers, faute de place, dans un camaïeu de gris futuriste et un jour artificiel qui rappelle celui des musées modernes, ce sont au total six cents places qui s’ouvrent en conque jusqu’à l’estrade tout en bas où, muni d’un micro inégal, un professeur nous présente l’année à venir, secondé par d’autres, qui se passent le micro. Frissons plaisants, trac de spectacle, poids du savoir, mais également mille autres choses qui se bousculent dans l’effervescence, dont on ignore une partie. C’est au fond tout notre être qui frémit, toute notre vie – ou, si l’on préfère, notre désir.
Mais cela, ces charmes, ces surprises, c’était avant, pendant les premières années de fac, lorsqu’on était imprévoyant. Oui, tout cela, c’était avant, quand on était encore candide, quand on rêvait encore debout, quand tout semblait encore possible. Car désormais, c’est différent, bien plus connu, attendu, car désormais tout se sait, balisé. Ce qui se vivait jusqu’alors dans l’enchantement ne le sera plus jamais, ou presque, de cette façon, pratique, blasé, anticipé, vécu sur un mode pragmatique. Un monde entier s’est abîmé, un âge à l’autre s’est substitué, inéluctable. Pour autant, étudier – être inscrit pour le faire –, reste une joie, une faveur, un sursis inspirateur. Et ce qui relève du passé demeure là, en un sens, nimbe le présent et sème l’avenir, en partie.
Comme je ferme la porte de mon studio déserté, plongé maintenant dans la pénombre – adieu, refuge de ma licence, peut-être à l’automne prochain –, comme je bois la dernière gorgée de Coca-Cola que recèle ma canette encore fraîche, je sais pertinemment que tout a changé, que la rentrée qui vient, à effectif réduit – on ne sera pas plus de trente, en maîtrise –, n’aura rien à voir avec les précédentes, serai-je encore à Tours, que l’imminence du monde du travail fausse tout, bouleverse tout, que derrière moi, déjà, est l’insouciance, son fruit perdu, irréversible.
Non, en fait. Je n’en sais rien. Je le sens – et encore – sans vouloir le savoir. Je veux rêver, je rêve, rêve que tout se poursuive comme avant, rien qu’un an, résiste aux démentis, que preuve me soit donnée que l’éden subsiste – à tout le moins, peut subsister –, inaltérable, insubmersible. Oui, je veux continuer de rêver, maintenir intactes mes espérances, fussent-elles trop grandes et illusoires. Le temps viendra bien assez tôt où je ne pourrai plus le faire.
© GALIEN SARDE
