SIMONE deux ÉPISODE 16

Épisode 16 : L’aveu

 

Quand ma mère me raconta les derniers moments de ma grand-mère, chacun de ses mots secs m’attira à elle avec tant de violence que ce fut comme si j’étais entré dans sa tête. Je voyais tout se dérouler à travers ses yeux. La voix d’Yvonne était si claire ! Ce n’était plus à ma mère qu’elle parlait, c’était à moi.

 

— Approche davantage, ma fille.

Le tuyau d’oxygène sous son nez formait une ride plus épaisse que les autres et étrangement horizontale dans ce visage plissé comme une pomme à cidre. Ses rares cheveux blancs coupés court laissaient deviner la peau rosâtre.

— Ton père…

Quoi de pire, encore ? Je croyais qu’elle avait terminé ses révélations et j’aurais voulu me boucher les oreilles à rebrousse-temps. Ses yeux me fixèrent, si vivants !

— La nuit, ses coups de pied me réveillaient, il se débattait contre un cauchemar. Et il poussait des petits cris. La seule fois où j’ai entendu ça c’était la chienne de Mimi qui s’était pris la patte dans un des pièges à renard. Plaintif.

Je dus tendre l’oreille tant sa voix devenait souffle.

— « Les sauver », il répétait cette phrase. Avant la guerre, il n’était pas comme ça. Je n’osais pas le réveiller, je me blottissais contre lui dans son sommeil pour essayer de le rassurer.

Sa tête se détourna sur l’oreiller comme si elle en avait trop dit.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Ses épaules maigres bougèrent sous la chemise de nuit trop ample. Elle prit une inspiration profonde pour parler à haute voix et y mit toutes ses forces.

— Il ne m’a jamais vraiment raconté, j’ai tout reconstitué petit à petit. C’était pendant la débâcle des Allemands. Ton père a été un grand résistant, tu sais, il a refusé toutes les décorations et il ne voulait pas me dire pourquoi. « Je ne les mérite pas ». Et puis au fil des années, il a commencé à me livrer des bribes de ce qui s’était réellement passé quand ils avaient pris les Allemands à revers avec Roger et Jacques. Ça avait mal tourné, les autres avaient été repérés par une sentinelle et tués. Roger, surtout, était un ami proche. Le voir mort, ça lui avait fichu un coup. Sa rage, il l’avait passée sur la sentinelle. Couic ! Il lui avait enlevé son uniforme. Il disait « C’est horrible de déshabiller un cadavre. » Et il avait été le seul à s’enfuir vivant.

Caché dans les bois, avec les vêtements de l’Allemand, il s’était réfugié dans une grange, pas loin d’un village où tous les habitants avaient été tués, même les vieux et les bébés. Tous enfermés dans leurs maisons et brûlés. Au moment où il s’apprêtait à quitter les lieux, au petit matin, une femme est sortie de la ferme. Elle tenait une enfant à la main et l’a emmenée aux toilettes au fond de la cour. Il en profitait pour traverser l’aire sans être vu quand deux Allemands, des vrais, ont surgi, et lui ont donné un ordre en allemand. Depuis le début de la guerre, il avait eu le temps d’en apprendre assez pour comprendre qu’il devait…

Elle respira à petits coups.

— … rassembler des gens pour les emmener dans une grange dressée de l’autre côté. Un soldat l’accompagnait.

La suite fut plus floue.

— Ce que j’ai compris, c’est que la mère de la petite est sortie des toilettes et qu’elle a essayé de s’enfuir, sa fille dans les bras. La petite n’avait pas plus de trois ans. Les soldats l’ont poursuivie. Elle s’est retrouvée acculée contre le mur de la ferme, l’enfant contre elle. Ils ont commencé à rire. Même si elle ne comprenait pas tout, leurs intentions apparaissaient clairement. Ils en voulaient à elle autant qu’à son enfant. L’horreur se lisait sur son visage.

Ma mère se tut.

— Ton père m’a dit une fois : « Alors la mère a fait ce qu’il fallait pour qu’ils ne fassent pas de mal à sa fille. Et elle a dit aux autres mères de faire pareil. » Pendant qu’il parlait, il a serré les mains comme ça autour de son cou, et ses yeux sont devenus vides et il a dit « C’est comme ça qu’on les sauve. » J’ai dû le secouer pour qu’il revienne à lui.

Et alors…

Je crus qu’elle ne reprendrait pas la parole. Ta grand-mère était forte, elle mit toute son énergie dans ses dernières phrases.

— Il a dit « Je n’ai pas pu détourner le regard. Mais je n’ai rien fait pour l’aider. Et tu sais quoi ? Je me suis réjoui de ne pas mourir, que ce soit sur elle que ce soit tombé et pas sur moi. C’est ça mes cauchemars. » La honte le submergeait. J’ai voulu prendre sa tête dans mes mains et il m’a repoussée. Puis son visage s’est éclairé. « Mais dans mes rêves, je reviens dans le passé, près d’une petite fille. Et pour réparer ma lâcheté, c’est moi qui l’étrangle. Comme ça, ils ne peuvent plus rien lui faire. »

 

*

C’était vrai, tout était vrai vrai vrai.

Le marteau me tomba de la main sans que je m’en rendisse compte. Il avait déjà fait son office quand je crachai sur les entrailles métalliques de la petite Dinky Toy bleu ciel que l’étrangleur — il ne méritait plus le nom de grand-père — m’avait offerte.

Hagard et les yeux débordants de rage, je respirais fort en me souvenant de ce qui venait de se passer. Tout s’était déroulé comme dans un film dont j’aurais été le spectateur. Et le protagoniste, un zombie de moi.

Je suis chez mes parents, je vais dans la buanderie, je tire l’escabeau rangé sous l’évier, je grimpe dessus, j’attrape la caisse à outils de papa, je souffle la poussière, je l’ouvre, je prends le marteau. Bien serré dans ma main. Puis je monte dans le grenier. En une seconde, j’ai traversé la maison comme si je m’étais téléporté. La valise est là, je le sais, même si maman l’a recouverte d’un drap blanc. Je l’enlève, je tire sur la fermeture à glissière, je détache la patte de similicuir et j’ouvre.

Dans l’odeur de papier et de tissu fané, la Dinky Toy brille comme au premier jour à la lueur de l’ampoule nue. Les mêmes formes, les lignes, la couleur, rien n’a bougé. Son poids dans ma paume a rétréci, sa taille aussi.

Aïe ! Elle m’a mordue, je la lâche, elle tombe sur le vieux plancher qui ne connaît que les pattes discrètes des rats et des souris. Mes doigts se serrent contre le manche du marteau et tu frappes et tu frappes.

Comment as-tu pu me faire ça ?

Il y avait un héros dans la famille. Tu sais combien de fois j’ai raconté tes exploits à mes copains ? Et à mes copines. Pour qu’un peu de ta gloire rejaillisse sur moi.

Le cul du marteau écrase le toit de la Dauphine. Tiens ! Les vitres éclatent et sautent, l’une dans mon œil que j’évite de justesse. Prends ça ! Le fond se sépare de l’habitacle.

Une roue roule. Je l’éclate au passage.

Casse tout, casse, écrase, encore, enfonce dans le bois du plancher pourri comme toi.

Comment as-tu pu leur faire ça ?

Tu la connaissais Mathilde, tu…

Marteau en l’air, essoufflé, je réalisai soudain que quelque chose avait raté. Ton plan n’avait pas fonctionné comme tu t’y attendais, sinon tu n’aurais pas fait ça. Pas deux d’un coup. Simone, tu aurais eu mille fois l’occasion de la tuer et tu ne l’avais pas fait. Pourquoi ce jour-là ?

Je crachai sur toi un mollard que j’aurais voulu plus morveux, plus infect, chargé de miasmes, et qui coula sur le métal inerte et innocent.

Et te tournai le dos, la tête dans les mains, les paupières fermées à double tour. Un grain de sable t’avait empêché d’aller au bout de ton crime. Simone un, Simone deux. La femme pâle à la robe colorée. Mais quoi ?

Un craquement me fit rouvrir les yeux.

La tête de maman surgit par la trappe du plancher et son regard tomba sur la voiture éventrée. J’avais dû faire un bruit à réveiller les fantômes. Je me sentis pris en faute comme si j’avais huit ans.

— Ne t’inquiète pas, dis-je trop vite, tout va bien.

Dans la pénombre du grenier, nous nous regardâmes, yeux secs, bras ballants, bouches sans mots après ceux de grand-mère Yvonne sur son lit d’hôpital. Que pouvions-nous dire ?

— Je vais te préparer une quiche aux poireaux comme tu aimes pour le dîner, m’annonça-t-elle finalement en descendant l’échelle.

— Oui, répondis-je alors que sa tête avait déjà disparu depuis une bonne minute, une quiche aux poireaux.

Grand-père n’avait pas supporté cette vision et en faisait des cauchemars. Était-ce dans ses fameux « rêves » qu’il étranglait les gamines en croyant les sauver, avec une ironie destructrice que rien ne justifierait jamais ?

« Calme-toi. »

Me faire des nœuds au cerveau n’arrangerait rien. Saccager sa mémoire non plus. Retrouver Simone deux, c’était ça qu’il fallait faire. Je lui devais au moins ça, lui dire qui était le salaud qui avait bousillé sa vie.

Mes gestes se figèrent soudain. De toute cette fange qui s’abattait sur nous venait de surgir une interrogation étrange : si mon grand-père était l’étrangleur, alors qui lui avait lié les poignets et l’avait battu ?

 

 

 

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