SIMONE deux ÉPISODE 17

Épisode 17 : La femme pâle

 

— Elle est là, murmura une voix dans le téléphone.

Sur le moment, je ne compris pas.

— Qui est à l’appareil ?

— Jean, le gardien du cimetière de Ponsanges, vous êtes venu avec Damien il y a deux…

Bon sang ! Je sautai dans ma voiture. Le petit cimetière se trouvait à moins de trois kilomètres. De la route, on voyait les stèles légèrement en pente. Dans les allées, personne.

Je frappai le volant en pestant. Puis je la vis. Ou du moins, je me dis que c’était elle, la femme décrite par le gardien. Il n’y avait qu’elle en ce début d’après-midi déjà chaud. Avec une robe où l’orange fané se mêlait au violet foncé.

Je me garai n’importe comment, descendis sans fermer la porte et courus.

Qui court dans un cimetière ? Je n’avais même pas de bouquet pour me donner une contenance.

Elle partait. Sa silhouette droite et fine me tournait le dos, une fleur violette plantée dans ses cheveux gris retenus en chignon.

— Attendez !

Elle se retourna. Trop vieille pour être une Simone ou une grande sœur, peut-être une mère ou une tante, elle m’adressa un visage étonné et triste. J’allais bientôt le savoir.

 

*

— Vous avez son visage, me lança-t-elle en me détaillant d’un air dur.

Ce n’était pas la première fois qu’on me disait que je ressemblais à mon grand-père, mais jamais avec autant de haine. Elle était plus grande que je ne l’avais cru de loin, peut-être un mètre quatre-vingts, et en imposait. Une veste colorée retombait sur sa robe en couches successives, comme les pétales d’une fleur.

— Je n’y peux rien, répliquai-je piqué.

Trop tard, je réalisai que ma réponse était ce que je pouvais dire de moins avenant. Un sourire amer déforma sa bouche et elle poussa un petit soupir méprisant.

— Je n’ai rien à vous dire.

Et elle partit, sa robe orange flottant au-dessus des graviers de l’allée. Sa première impression de moi était mauvaise, j’avais tout gâché.

Un juron m’échappa. Ça ne pouvait pas finir comme ça. Je la suivis, en protestant de ma bonne foi, j’expliquai que je cherchais Simone pour lui faire connaître sa famille, que je voulais comprendre ce qui s’était passé et que…

Elle se retourna. Son regard menaçant me glissa du froid entre les omoplates. Tout s’arrêta. J’agissais comme un harceleur, comme une brute, comme lui. Mais quel con !

Elle repartit. Je n’allais pas l’attraper par le bras et l’obliger à me parler. Mais rester sans rien faire m’était impossible.

Quand elle monta dans sa voiture, je pris la mienne et la suivis à distance sans essayer de me cacher. Elle finirait bien par s’arrêter quelque part.

« Vous avez son visage. » Dire qu’il y a seulement quelques semaines cette ressemblance m’aurait rempli de fierté alors qu’en cet instant, j’aurais voulu m’arracher la peau pour ne rien garder de lui.

Le plus important me frappa soudain : si elle le haïssait, c’est qu’elle savait qui il était.

 

*

 

Dans le coin, tout le monde connaissait la ferraillerie Companez & Yilmaz. Parfois on disait « la casse », parfois « le dépotoir ». Mais cette notoriété relative n’avait pas franchi la frontière du département. Chez nous, ils étaient inconnus. Deux frères avaient monté ce commerce que les mauvaises langues jugeaient douteux, mais que personne n’avait jamais pris en défaut. Ils acceptaient presque tous les objets qu’on leur apportait pourvu qu’ils soient en métal, les triaient, en réparaient certains, en concassaient d’autres. Des rangées de machines à laver, de tracteurs, de carrosseries, de chariots s’alignaient sur un terrain vague. À l’heure où j’écris ces lignes, on les appellerait plutôt des recycleurs, mais à l’époque, tout ce qui concernait les déchets était entaché d’un soupçon de saleté, de malversations et de reventes sous le manteau.

La voiture de la femme dépassa le hangar qui servait d’espace de réparation et de tri et s’arrêta plus loin, devant l’une des deux petites maisons situées à l’arrière. Je n’essayai pas de me cacher, je n’aurais pas dû faire ça et je m’en voulais de ressembler à un sale type qui poursuit une femme, mais je voulais savoir. Et j’avais conscience que ma curiosité était la pire raison possible. Avec une dignité écrasante, elle descendit sans un regard pour moi et entra dans la première maison.

— Je peux vous aider ?

Je sursautai. Arrêté sur le bas-côté, devant le hangar, j’avais fixé la porte de la maison sans remarquer son arrivée. L’homme souriait avec bonhomie sous sa casquette. À peu près de mon âge, il portait une salopette bleue. Un chiffon dépassait de sa poche gauche.

J’aurais pu lui sortir mon histoire de journaliste encore une fois, mais pourquoi ? La vérité est plus simple. Plus dangereuse aussi.

— Vous connaissez la femme qui vient d’entrer ?

Son sourire disparut.

— Qu’est-ce que tu lui veux ?

Ses yeux plissés fouillèrent les miens avec méfiance.

Je ne suis pas très costaud et mon père m’a toujours répété de ne pas faire confiance aux étrangers. Même à quarante-deux ans, cet adage résonnait encore en moi. Sur cette départementale isolée, au milieu de nulle part, s’il voulait me fracasser le crâne avec une clef à molette et enterrer mon cadavre dans le fossé, personne ne le saurait. Mais je voulais comprendre. Et tant pis si je devais descendre de la voiture, ma seule protection, pour commencer à expliquer à ce type que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam, que je cherchais Simone deux.

Je déballai tout.

Pendant un instant, je crus que l’homme allait me décocher un crochet du droit. Peut-être qu’il y songea avec sérieux.

Puis il poussa un soupir lassé et jeta un regard vers la petite maison blanche sous le platane à côté du hangar. Toute animosité s’effaça de son visage.

— Un thé ?

 

 

 

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