CRISES IVOIRIENNES

Crises ivoiriennes : le corps dans la secousse

Crises ivoiriennes ouvre un espace de lecture au rythme singulier. Le recueil n’avance ni droit ni vite : il procède par heurts, par reprises, par suspensions. Il marche, trébuche, repart, comme le corps qui parle quand il n’a plus d’appui stable.

Dès les premières pages, la crise n’est pas un thème mais une condition d’écriture. Elle traverse la langue, la scande, la fracture. Le poème ne contextualise pas mais il fait éprouver. Corps fatigué, corps déplacé, corps menacé : marcher devient un geste contraint, avancer une nécessité sans horizon. On est vivant mais déjà entamé.

L’écriture ne cherche jamais la pureté. Le vocabulaire, par moments, se fait familier, parfois cru, non pour provoquer, mais pour maintenir le poème dans une langue volontairement rugueuse.

La violence n’est jamais spectaculaire. Elle n’est ni décrite frontalement ni dénoncée à coups de slogans. Elle circule dans le texte comme une tension diffuse : rafales, mensonges, villes traversées, dieux absents, fatigue persistante. La politique passe par le corps, par l’usure, par la répétition. Elle ne cherche pas à convaincre : elle insiste.

Cette écriture est aussi une écriture de rythme. Les poèmes avancent en musique : reprises, scansions, respirations brèves, motifs qui reviennent et se déplacent. La fragmentation n’est pas seulement visuelle, elle donne au texte une cadence heurtée, presque chorégraphique.

 

slam

 

Allez je m’approche de vous

Quitte à me prendre pour un fou

Vous vous êtes assis pour écouter

N’hésitez pas à bien me mater

 

C’est l’histoire d’un mec éperdu

Qui avait trouvé une femme chevelue

Il lui a dit je t’aime

Elle n’a pas répondu

 

C’est l’histoire d’une go trop belle

Qui avait trouvé un homme pour elle

Elle lui a dit je t’aime

Il l’a perdue quand même

 

C’est triste parce que c’est beau

C’est beau parce que c’est triste

Ils voulaient se marier pourtant

Avoir des enfants de temps en temps

 

Et puis la vie a mis son grain de sel

Le repas a eu vite un goût amer

Elle avait un corps tout frêle

Sirène échouée près de la mer

 

Disputes fatigues etc.

Sont venues à bout de ces 2 là

On attend le bonheur assis

Alors que c’est debout qu’on prie

 

La présentation des textes participe pleinement de ce mouvement. Les poèmes ne s’alignent pas sagement : ils se dispersent dans la page, se décalent, respirent par blocs disjoints. Les blancs comptent autant que les mots. Cette typographie aérée, parfois presque dansée, impose une lecture mobile, attentive aux silences comme aux surgissements. Le regard ne glisse pas : il circule, bute, reprend.

Les illustrations de Jacques Cauda prolongent ce travail de discontinuité. Loin d’accompagner sagement les poèmes, elles introduisent une turbulence visuelle faite de corps morcelés, de figures juxtaposées, de lignes nerveuses. Leur beauté est indéniable : vive, colorée, presque sensuelle. Texte et image avancent ainsi en contrepoint, dans une même logique de fracture et de recomposition.

Danser, ici, n’est pas fuir. C’est rester. C’est habiter le temps autrement. C’est opposer à la discontinuité une forme de continuité fragile. Le « nous » qui se dessine alors n’a rien d’idéologique : il passe par la peau, la fatigue, le désir, l’apprentissage. Être ensemble n’abolit ni la solitude ni la perte. Il rend seulement possible une persistance.

Vivre, ici, c’est apprendre le déséquilibre, l’instabilité, et leur cadence propre.

Relue après coup, la préface de Murielle Compère-Demarcy prend toute sa justesse. Elle ne surplombe pas le texte : elle l’accompagne, comme une chambre d’écho.

Le livre ne raconte pas une histoire, mais une traversée : une traversée en musique.

 

Joakim Afoutni, Crises ivoiriennes, parution janvier 2026, 76 pages, 15 €

 

https://www.tarmaceditions.com

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