Il y a de nombreux points communs entre les personnages de trois grands écrivains du dernier siècle : Antonio Bandini dans la tétralogie de John Fante[1], Victor Bâton dans Mes amis[2] d’Emmanuel Bove et l’anonyme dans La Faim[3] de Knut Hamsun. Une problématique similaire émerge du conflit que tous trois éprouvent avec le monde qui les entoure. Bien que le sujet invite à une analyse psychologique – et sociologique – approfondie, voici une brève réflexion de ces personnages qui vivent dans des villes si différentes, mais qui, en même temps, rencontrent des problèmes semblables.
Le conflit qu’ils éprouvent avec le monde extérieur détermine l’existence d’un monde intime d’une grande intensité. Ils se protègent dans leur intériorité là-dedans, ce qui entraîne le risque de s’isoler, voire de s’aliéner.
Ce type de personnage, qu’on voit aussi dans la vie réelle, afin d’éviter le conflit avec la dure, voire hostile, réalité environnante, a une tendance à s’enfermer en lui-même en créant son petit univers protégé sous une carapace : la distance avec les autres.
Bâton, Bandini et l’anonyme de Hamsun sont pauvres tous les trois – très pauvres, dirais-je, du moins pour deux d’entre eux – et ont du mal à communiquer avec leur entourage. Ils ont des rêves qui ne se matérialisent jamais, mais, malgré les difficultés, ils continuent d’aller toujours vers l’avant, vers un avenir qu’ils croient déjà gagné.
Nous rencontrons l’antihéros Bandini, fils d’immigrés italiens, enfant dans le Colorado de la Grande Dépression. Nous suivons son parcours jusqu’à ce que, adulte, nous le voyons errer dans les rues de Los Angeles, où il occupe des emplois mal payés tout en rêvant de devenir écrivain, pas n’importe lequel, mais un grand écrivain. Bien qu’un sentiment de solitude l’envahisse et que le besoin de devenir un auteur illustre ne se matérialise pas, il persiste. Il vit en conflit avec le monde extérieur, qui lui fait croire qu’il est un perdant, mais sa conviction d’atteindre son objectif est plus forte que n’importe quel miroir, et il résout ce conflit en se concentrant sur ses convictions et la certitude que le succès viendra.
« Jour et nuit je vivais dans ma Ford, m’arrêtant seulement le temps de commander un hamburger et une tasse de café au premier routier venu. C’était ça la vie quand on était un homme, vadrouiller, s’arrêter et repartir, toujours suivre la ligne blanche le long de la côte, au volant pour se détendre ; allumer une autre cigarette et chercher stupidement quelque signification dans ce déconcertant ciel du désert. [1]», déclare Bandini dans Demande à la poussière.
Bâton, quant à lui, erre dans les rues de Paris ; il survit dans une petite chambre d’un immeuble délabré de banlieue grâce à une maigre pension qu’il perçoit en tant que blessé de guerre – un éclat d’obus lui a immobilisé une main – et en tant que vétéran de la Première Guerre mondiale. Mais l’argent n’est pas son problème, ce n’est pas ce qu’il recherche : il veut aimer et, plus encore, être aimé à tout prix pour cela il est prêt à le payer du moindre de ses moyens, même si la déception ne tarde pas à s’ensuivre : l’un après l’autre, les gens s’éloignent de lui. Il s’accroche bec et ongles à quiconque l’approche, un regard, un mot de l’autre lui suffisent pour construire une nouvelle réalité dans sa tête et projeter un destin commun : une profonde amitié, l’amour éternel d’une femme.
« Je songeai à ma vie triste, sans amis, sans argent. Je ne demandais qu’à aimer, qu’à être comme tout le monde. Ce n’était pourtant pas grand-chose.2 », confesse-t-il, mais ce qui semblait être peu devient inaccessible pour lui, ce qui engendre un conflit profond avec le monde réel, le condamnant à vivre dans cette autre réalité parallèle où chaque rencontre avec une nouvelle personne allume une immense illusion qui, tant qu’elle dure, se transforme en une conviction momentanée qui s’estompe avec un nouvel éloignement, une nouvelle frustration.
Le personnage de La Faim, dont le nom reste inconnu, est un écrivain affamé qui tente de gagner sa vie en proposant des articles et des tracts aux rédacteurs des revues de Christiania – ancien Oslo –, un auteur en quête de succès. Il nous raconte la misère dans laquelle il se trouve plongé en raison du manque d’emploi stable. C’est un personnage doté d’une grande instabilité émotionnelle, voire bipolaire, qui expérimente des hallucinations à cause de la faim, qui erre lui aussi en quête de la reconnaissance et de l’amour.
« Le pauvre intelligent était un observateur bien plus fin que le riche intelligent. Le pauvre regarde autour de soi à chaque pas qu’il fait, épie soupçonneusement chaque parole qu’il entend dire aux gens qu’il rencontre ; chaque pas qu’il fait lui-même impose à ses pensées et à ses sentiments un devoir, une tâche. Il a l’oreille fine, il est impressionnable, il est un homme d’expérience, son âme porte des brûlures… 3 »
Les trois personnages mentionnés partagent des traits de personnalité similaires et, surtout, sont en profond conflit avec leurs environnements. Ce sont des hommes instables qui errent avec un objectif clair, sans toutefois avoir de direction précise. Forts d’une grande conviction et d’une grande confiance en eux-mêmes, ils cherchent constamment malgré les déceptions qui s’enchaînent, ils poursuivent leurs recherches respectives auxquelles ils croient, et c’est cette conviction qui les maintient en vie. Ils rêvent, ils n’arrêtent jamais d’essayer, même s’ils n’atteignent jamais leurs buts.
Trois chefs-d’œuvre, trois lectures que je recommande vivement en raison de la sensibilité des protagonistes, de l’analyse profonde et précise du conflit dont ils souffrent.
© JOSÉ SALEM
Janvier 2026
[1] FANTE, John. Bandini, La route de Los Angeles, Demande à la poussière, Rêves de Bunker Hill. Christian Bourgois Éditeur, Paris, 1989, 1987, 1986, 1985.
[2] BOVE, Emmanuel. Mes amis. Éditions de l’Arbre vengeur, Talence, 2015.
[3] HAMSUN, Knut. La Faim. Presses universitaires de France, Paris, 1961.
