La douleur de naître s’éteint avec les premiers cris au monde ; pour certains hélas, elle se mue en douleur de vivre.
Peau d’ourse de Grégory Le Floch raconte l’impossibilité d’habiter un monde et un corps quand on a quinze ans.
C’aurait pu être un roman de l’adolescence et sa mollesse, sa peau ingrate, son silence têtu, ses fantasmes poisseux et son avenir muet.
C’aurait pu, sauf que Grégory Le Floch a voulu raconter une tragédie, dans son acception grecque, un prologue en forme de chœur, une héroïne tragique aux prises avec l’arbitraire et le fatum.
Et en grand écrivain, il s’approprie le genre et en refonde les codes.
Dans sa tragédie les dieux sont muets, absents, on regretterait presque leurs desseins indéchiffrables, leurs caprices et leur jalousie tant ceux qui les ont supplantés sont cruels, vils et lâches, vous les aurez reconnus, il s’agit de simples hommes, mais surtout il permet à son héroïne de renverser la table.
Nina a quinze ans, elle ne sait pas si en la concevant ses parents l’avaient désirée, un peu, beaucoup ou juste à peu près.
Ce qu’elle sait en revanche c’est qu’elle est une déception, une honte, une colère.
Nina est différente, de cette différence qui n’a jamais été pardonnée à tous ceux et surtout à toutes celles qui en ont été affublés, celle de l’apparence.
Nina est laide, Nina est grosse, Nina est couverte d’un poil dru et brun.
Nina ne peut pas disparaître dans la foule ni se faire avaler par l’anonymat d’une grande ville parce qu’elle habite un village perché quelque part dans les Pyrénées, ce genre de village où on appartient à tout le monde, où on n’échappe à personne.
Elle connaît les humiliations, le harcèlement, le désamour de parents incapables de la protéger, la violence, inouïe qu’elle soit réelle ou virtuelle, internet ayant poussé ses ramifications souvent démoniaques jusque dans les montagnes.
Les montagnes Nina en portent le nom, on lui a dénié la douceur des deux syllabes de son prénom de naissance en la renommant Mont Perdu, mais surtout elle entend leur chuchotement, leur vibration, leurs oracles.
Nina, cherche une issue, une rédemption, un sauvetage, dans les listes où elle se permet des désirs et des ambitions, elle écoute Björk, elle s’emplit de nourriture pour combler les abysses de son cœur, elle trouve une amie qu’elle appelle « Meuf », désincarnée, invisible, à qui elle se confie, à qui elle promet, avec laquelle elle s’autorise le désespoir.
Dans une langue organique, qu’il ne maquille ni ne rend plus « présentable », qui dit tout le respect et la compréhension de Grégory Le Floch pour celle qu’utilisent tous les adolescents de notre pays, Nina raconte son calvaire et la chronique d’une fatalité qui s’annonce au fil des pages.
Mais « Meuf » ne pourra rien, ni contre les oracles, ni contre les sentences.
Et nous lecteurs, nous assistons à la souffrance de cette jeune fille, nous la regardons se débattre, tenter d’exister, loin des hommes ou au milieu d’eux, chercher à leur ressembler ou à disparaître dans la terre, l’eau, au sens littéral, puis finir par accepter sa condition de « bête ».
Peau d’ourse raconte dans un roman douloureux et sans concession une humanité frelatée, perverse, féroce et implacable.
Peau d’ourse raconte dans de brèves incursions du merveilleux et qui permettent de reprendre son souffle, la faune, la flore, les légendes d’un âge d’or révolu.
Peau d’ourse raconte la dramatique incommunicabilité entre les mondes.
Quant à Grégory Le Floch, il a créé un autre deus ex machina.
C’était inévitable et nous le savions. Par erreur, les humains tentent de lire l’avenir en observant le ciel. Vous ignorez que l’éther au-dessus de vos têtes est infiniment vide. Rien n’y vit.
Tout se trouve en réalité sous vos pieds, dans la roche même qui vous soutient depuis votre naissance. Là se trouve le secret de vos destinées.
Grégory Le Floch, Peau d’ourse, Éditions du Seuil
Parution : 22 août 2025
© Chadia Salah
