Avant même la première page, La Baptiste s’annonce par sa couverture. Une figure féminine frontale, stylisée, presque hiératique, évoque à la fois l’iconographie religieuse et l’esthétique pop. Le vitrail est là — ou plutôt son détournement : les couleurs claquent — bleu électrique, rose acide, jaune incandescent — et les lignes sont nettes.
Le sacré n’est plus une promesse d’élévation, mais une surface sous tension, prête à vibrer. Autour de la figure, les haut-parleurs remplacent les colonnes, la liturgie devient sonore, la foi se règle en décibels.
Pas de solennité figée, mais une ferveur en mouvement. Quelque chose scintille trop fort et déborde. Cette image annonce le cœur du roman : une foi déplacée, une sainteté sans Église, un sacré devenu indiscipliné.
Anastasie se fait appeler la Baptiste. Elle est artiste techno, mère, femme en errance, convaincue d’être une figure christique contemporaine chargée de sauver l’humanité — non par la parole, mais par la musique. Refusant son traitement médical, elle cherche dans la techno, les raves et les teknivals une forme de salut collectif, une liturgie profane capable de réunir les corps et de suspendre, provisoirement, la douleur du monde.
C’est autour de cette trajectoire instable que s’organise le roman de Cécile Delacoudre. La Baptiste ne raconte ni une ascension ni une chute spectaculaire : il suit une dérive. De soirées en afters, de squats en marges sociales, Anastasie avance portée par une foi débordante, dangereuse, parfois lumineuse, souvent destructrice. Le texte refuse de trancher : folie ou mystique ? Délire ou intuition déplacée ? Cette indécision est constitutive du livre. Elle en est la tension centrale.
La musique y occupe une place structurante. Elle n’est pas un décor mais un principe actif. La techno agit comme un sacrement moderne : elle dissout les frontières, produit de la transe, crée une communauté éphémère. Dans un monde désenchanté, la Baptiste croit encore à l’intensité, à la communion par le son, à la possibilité d’un absolu collectif. Mais cette foi sans cadre, sans limites, finit par se retourner contre elle.
Le roman s’écrit dans les frictions entre sacré et social, entre quête d’absolu et exigences du réel. La maternité, notamment, agit comme un point de résistance. La fille d’Anastasie incarne ce que la ferveur ne peut absorber, ce que la croyance ne peut sacrifier sans se nier. Sauver le monde n’exonère pas de la responsabilité intime ; c’est là l’une des lignes de faille les plus douloureuses du texte.
Retour au squat, je tends mon poing vers l’avant pour checker avec les deux vigiles. Je leur taxe une petite bouteille d’eau, que je vide d’une traite. C’est bon la flotte!
J’ai le cœur en joie grâce au SMS d’Alice! Un simple Bon anniversaire, maman! qui traverse l’espace, vient battre en moi.
Je suis la plus heureuse des mamans. En descendant les marches, je laisse mes doigts glisser sur la rampe poisseuse, je retrouve la chaleur animale de la centaine de corps qui se trémoussent en sous-sol. Je suis ici et ailleurs, mère et créature nocturne, bénie par un SMS et avalée par la nuit. Les effluves de beuh me confortent dans la sensation de rentrer « à la maison » après une dure journée de labeur. J’enjambe quelques mecs vautrés par terre concentrés sur un bang. Une douleur diffuse irradie mon mollet, va falloir que je regarde. La musique bat toujours son plein en un mélange chaotique de sons rythmé par des basses.
CAN YOU FEEL IT !?
L’écriture épouse cette instabilité. Rapide, heurtée, parfois lyrique, parfois sèche, elle refuse toute psychologie explicative. Cécile Delacoudre ne moralise pas, ne diagnostique pas : elle expose avec une immense sincérité. Le style avance par ruptures, emballements, syncopes — à la manière d’un set de DJ — maintenant le lecteur dans un état de léger déséquilibre, analogue à celui de son personnage.
Publié aux éditions Le Dilettante, La Baptiste s’inscrit dans une littérature du pas de côté, méfiante envers les récits édifiants et les conclusions rassurantes. Comme sa couverture, le roman fonctionne par détournement : il emprunte les codes du sacré pour mieux en montrer la fragilité contemporaine.
La Baptiste est un roman de l’excès — excès de foi, de sons, de corps, de désir de sens. Un texte qui interroge ce que devient le besoin de croire quand les cadres ont disparu et qui rappelle que certaines quêtes, lorsqu’elles ne rencontrent plus de limites, finissent par brûler celles et ceux qui les portent.
Mais aussi que, dans cette brûlure même, subsiste une forme de vérité indocile.
Cécile Delacoudre, La Baptiste, Éditions Le Dilettante, parution le 5 janvier 2026, 256 pages, 22 €
Couverture : Pierre Issen
© SOPHIE CARMONA
Janvier 2026
