Par l’un de ces dimanches gris de février qui laissent tout un chacun songeur si ce n’est découragé – mais tous les dimanches du monde ne sont-ils pas gris par essence ? –, je lis les nouvelles posthumes de Sagan. On peut certes ne pas apprécier sa prose, mais il faut lire Sagan, goulûment si je puis dire. Il y a de la gravité dans sa légèreté comme il y a des tanins dans le vin. Tantôt suave, tantôt âpre, sa plume chatouille la langue française de même que les polyphénols nos papilles gustatives. Sagan recueille les confidences du bibliophile comme soixante-quinze centilitres de pinard celles de l’alcoolique, et d’aucuns finissent ivres de sa petite musique. Je suis donc plongé dans Quelques larmes dans le vin rouge, lorsqu’une formule troublante retient mon attention :
Ses pleurs tarirent instantanément. Elle redevint rose, sourit presque, et Lucas nota une fois de plus avec fierté les ineffables bienfaits du vin rouge. […] Celui-ci […] buvait à son tour sans rien paraître entendre, sinon le chant délicieux du vin dans ses veines.[1]
« Le chant délicieux du vin dans ses veines », la métaphore a de quoi séduire. Du retrait du bouchon aux gargarismes de la rétro-olfaction, sans omettre le versement quasi sifflant contre la courbe rebondie du verre, il est vrai que la dégustation s’apparente à une symphonie percussive. Un je-ne-sais-quoi de sonore couronne le défilé des sens propre à la consommation des crus, tel un invité surprise dans le colloque de la vue, de l’odorat, du toucher et du goût, tel ce convive discret qui reste dans un coin mais dont la compagnie nous rassure.
Le récit de Sagan n’est pas sans me rappeler une soirée chancelante passée jadis avec mon condisciple de la Sorbonne. Mon ami était terrassé par un chagrin sentimental et, pour lui changer les idées, je l’avais traîné à un concert d’Iron Maiden. Bien évidemment, l’événement heavy métal affichait complet, et nous avions acheté nos billets à un vendeur à la sauvette, payant trois fois leur prix nos places sur des gradins reculés, probablement oubliés de la production elle-même. Jusqu’aux écrans géants jouaient à cache-cache avec notre patience. Il va sans dire que ce relatif isolement enfonça mon acolyte dans un abîme de sanglots encore plus profond. Et, en mon for intérieur, je m’interrogeai : avais-je bien fait ?
The Trooper, Run to the Hills, The Number of the Beast, au fur et à mesure que la setlist progressait, égrenant ses tubes aussi hard que ludiques, mon camarade semblait se ressaisir. Ses yeux demeuraient irrémédiablement rougis et humides, mais il dansait. Je le voyais s’égosiller sur les refrains, applaudir entre les morceaux, je le voyais battre le rythme du pied. Le bougre présentait insolemment tous les attributs du bonheur. Il rayonnait. Certes une espèce d’absence subsistait paradoxalement au creux de son regard, mais j’avais l’impression de l’avoir retrouvé, enthousiaste, plein d’optimisme, lui, ce gaillard que d’habitude rien n’arrêtait.
En sortant, il nous précipita dans un bar et commanda deux bouteilles de côtes-du-rhône : « On n’est plus à cent balles près », se justifia-t-il. Il voulait que nous bussions au goulot, que nous nous gorgeassions de vinasse. Bonjour piquette ! L’impudent vibrait, trépidait, il se trémoussait comme si les mélodies des guitares avaient infusé la syrah et saturaient la boisson. Il plaisantait avec les serveurs et multipliait les théories à l’exemple du plus fidèle pilier de comptoir.
Mon compère était-il déjà rétabli de sa rupture ? Le concert avait-il agi comme un remède miracle ? Sur le chemin du retour, il continuait de rire, alpaguant les noctambules ou escaladant les grilles des jardins. Nous dormîmes dans sa chambre de bonne, l’un sur le matelas sans sommier, l’autre sur une vague paillasse, et nos ronflements rivalisèrent toute la nuit.
Au matin, croyant qu’il avait somme toute récupéré, je l’interpelai. Il ne me répondit pas : son lit était vide. Je le dénichai sur le palier : hélas, il pleurait. L’euphorie de la veille n’avait été qu’une illusion, qu’un état secondaire porté par les noces diaboliques de la lyre et de la vigne, de la chanson et du flacon. Il lui fallut du temps, encore, pour guérir de sa dépression, et la musique fut sa plus précieuse alliée pendant sa convalescence.
Je comprends davantage, à la lueur de mon souvenir, la phrase de Sagan. Le vin, à l’instar de la musique, peut nous rendre tristes quand nous sommes joyeux ou, inversement, gais lorsque nous sommes maussades. Il s’empare du corps, de l’esprit, il est le chef d’orchestre qui dicte le tempo, le metteur en scène qui dirige ses comédiens. Son pouvoir est ensorcelant, comme une humeur qui planerait dans l’air, un songe qui voilerait notre conscience. J’irai jusqu’à affirmer que vin et musique sont des cousins et que leur plus proche ancêtre commun est le rêve. Mieux : des cousins qui s’aiment et ne se revoient pas qu’aux enterrements. Car le vin, c’est tout simplement le chant de la vie.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.
© XAVIER CHAPUIS
[1] SAGAN, Françoise. Un matin pour la vie et autres musiques de scène. Stock, Paris, 2011.
