SIMONE deux ÉPISODE 14

Épisode 14 : Le retour de l’étrangleur

27 juillet 1957

Mon Fabrice,

Je ne sais plus quoi penser. Cette petite que j’ai serrée contre moi, que j’ai baignée, que j’ai nourrie, à qui j’ai chanté des berceuses et que j’ai fait sourire, si tu avais entendu son rire ! Cette petite n’est pas ma fille. Le juge l’a dit. La mienne, c’est l’autre. Que peut répondre mon cœur de mère ?

Pourtant, son odeur de chevrette et de lavande, je la sens encore sur ma peau, même si elle n’avait plus de pli grassouillet au poignet, et ses yeux creusés me regardaient sans me lâcher. Ai-je laissé partir mon enfant ?

Quelle mère suis-je ?

Mon pauvre Fabrice, mon cœur sent qu’elle est ma fille. Deux jours, je l’ai eue avec moi. C’est peu. Mais une mère sait ça.

Si tu me voyais, tu ne me reconnaîtrais pas : je reste des heures sur ma chaise dans la cuisine et je trempe mon pain dans ma soupe sans le manger.

André m’a saluée ce matin.

Quand il est repassé à midi, je n’avais pas bougé.

Les cochons sont soignés, les lapins nourris, les poules aussi. C’est lui qui fait tout. Il entre en crabe, enlève sa casquette, me demande s’il peut emporter la soupe que j’ai versée dans sa gamelle, du lard et une demi-miche, met le tout dans sa musette et repart avec. Sans lui, la ferme irait à vau-l’eau.

Je sais ce que disent les commères du hameau : que je ne devrais pas m’écouter ni me laisser aller. Les carnes !

Ils m’ont pris ma petite fille. Et je dois les croire quand ils prétendent que l’autre est la mienne.

À qui affirmer le contraire ? Même le curé m’a seulement dit « Priez pour elle. »

Et tu sais, quoi ? Le pire c’est qu’ils ont peut-être bien raison.

Ce midi, Jo, le facteur est passé avec un paquet. Dedans se trouvait une lettre m’annonçant que je pourrais venir rendre visite à ma fille dans une semaine, pas avant, le temps qu’elle se rétablisse. Ce n’est pas tout. La robe que portait la petite, celle qu’ils disent ma fille, on me l’a rendue lavée et emballée dans du papier de soie. C’est la sienne, celle que je lui ai taillée, la bleue avec un imprimé de myosotis au col et aux manches.

Je ne sais plus.  

Ton épaule ferme me manque.

Ta Mathilde qui t’aime et qui aime sa fille, où qu’elle soit.

*

20 juillet 1991

Maman faisait rouler l’eau dans son verre sans la quitter des yeux.

— Alors ?

Face à son silence, j’insistai, le carnet rouge à la main. Ses iris clairs (en cet instant d’un bleu presque gris nuage) me fixèrent avec la froideur d’un serpent. Puis elle haussa les épaules.

— Que veux-tu que je te dise ? Maman est morte, tu trouves que je n’ai pas assez souffert ?

Elle parlait comme ma grand-mère.

Baisser les yeux, c’était ce qu’elle attendait et ce serait la fin de la discussion, mais j’avais quarante-deux ans. Et elle, soixante-six. Même si grand-mère lui était chère (comme à moi, d’ailleurs), nous pouvions l’évoquer sans que nos cœurs s’exsanguent. Je soutins son regard.

Ce que j’y lus me perturba. Je me souvins qu’elle n’avait pas parlé de son père et s’était montrée irritable à ce sujet depuis la mort de grand-mère.

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit le dernier jour à l’hôpital ?

L’eau cessa soudain de tourner. Ma mère reposa le verre et ce fut elle qui baissa les yeux et les laissa se noyer dans la matière transparente. On aurait pu croire qu’elle ne respirait même plus tant je n’entendais rien. Ses cils eux-mêmes avaient oublié de battre.

Ma bouche s’ouvrit malgré moi.

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

Peut-être ne prononçai-je pas cette phrase à nouveau, finalement, ou au contraire, la répétai-je une dizaine de fois comme un fou qui se tape la tête contre un mur.

— Je croyais qu’il y avait une autre femme, murmura-t-elle. J’aurais préféré.

Ma main se posa sur la sienne.

— S’il te plaît, dis-moi.

— Pourquoi elle m’a raconté tout ça, hein ? cracha-t-elle avec une véhémence inattendue. Pourquoi ? Elle ne pouvait pas se taire ?

Des larmes brillèrent au bord de ses paupières. Les dernières paroles de sa mère, elle me les révéla.

Mes oreilles entendirent les phrases sans les transmettre tout de suite à mon cerveau. Les mots se délitèrent en sons dépourvus de sens. On me parlait la langue des chiens ou des rapaces, pas celle des humains.

Yvonne, me raconta ma mère, avait eu des doutes plusieurs mois avant, à cause d’un nom de ville entendu à la radio. L’un des lieux où sévissait l’étrangleur. « Tiens, s’était-elle dit en consultant le calendrier des tournées de son mari, c’est là qu’est Maurice aujourd’hui. » Même s’il n’était pas la cible d’un tueur d’enfants, cette découverte l’avait mise mal à l’aise. À l’époque, c’était pour lui qu’elle se faisait du mauvais sang. Au retour de son héros, inquiète, elle lui avait demandé s’il avait vu quelque chose de bizarre, lié à un nouveau meurtre de l’étrangleur.

Il n’avait rien répondu de spécial, Yvonne avait balayé ses interrogations et pensé à autre chose en se traitant d’idiote.

Ce n’est que plus tard qu’elle avait remarqué que les noms des villes des tournées et ceux des crimes étaient les mêmes. Toujours. Et qu’elle avait voulu poser la question à Maurice de manière plus inquisitrice et en le regardant dans les yeux, convaincue qu’elle saurait reconnaître un mensonge.

— Vingt-trois ans de mariage, on finit par connaître son homme, souffla ma mère. Mais elle n’avait rien de concret, juste une intuition, ça ne valait rien. Elle ne lui a rien demandé, finalement. Ce silence l’a peut-être sauvée. Tu te rends compte si…

Ma mère imaginait, horrifiée rétrospectivement, une hypothétique scène d’aveu.

À partir de ce jour-là, continua ma mère, Yvonne avait regardé le calendrier de démarchage d’un autre œil, et noté dans son carnet rouge la liste des villes, et celle des meurtres.

Je hochai la tête, la mauvaise humeur de ma grand-mère au retour de mon grand-père, sans prévenir, s’expliquait mieux : elle se demandait ce qu’il mijotait. Peut-être même voulait-elle le retenir, mais pour quel motif ?

La fin des crimes après la mort de son mari, incompréhensible pour tout autre qu’elle, l’avait confortée dans ses certitudes nouvelles.

Maman releva les yeux.

— Ton grand-père n’était pas… un héros.

Elle avança son bras comme elle le faisait pour me consoler quand j’étais enfant.

— Je suis désolée.

Mon corps tremblait quand je m’approchai. Ce fut elle qui s’effondra contre moi en hoquetant. Sa main essaya de masquer ses larmes sans y parvenir. Sa tête de petite fille âgée se logea contre ma poitrine, ses doigts agrippés à ma chemise comme un bébé qui n’en peut plus de pleurer. Des syllabes mâchées sortaient d’elle tandis que ses épaules tressautaient.

Je pensai aux derniers jours de ma grand-mère, à ce poids dont la vieille femme s’était déchargée pour le transférer à sa fille, à celui qui me retombait à présent sur le dos.

— Elle a gardé ça pour elle pendant toutes ces années, haleta ma mère d’une voix étouffée. Et maintenant…

Pas un héros.

Mes bras la plaquèrent mécaniquement contre moi. J’étais tétanisé de colère froide. L’odeur de la veste à carreaux de grand-père, son sourire, sa Dinky Toy, ses grosses chaussures molles, sa pipe. Des insultes jonchaient ma bouche. Mes mâchoires trop serrées ne les laissèrent pas franchir la barrière de mes dents.

Entre mes bras, je berçai ma mère. Parce que j’ai la chance d’en avoir une.

— Là, là, murmurai-je avec l’air ridicule de ceux qui croient vous apaiser.

Tous souillés à cause de lui.

Je restai sans voix un instant puis me repris et mes mots s’entrechoquèrent comme des coups de poing.

— Et si en fait grand-père l’avait repéré, le vrai étrangleur, et s’il l’avait suivi dans ses tournées, hein ? Tu y as pensé à ça ? Il l’a peut-être attrapé, qu’est-ce que tu en sais ? Et c’est pour ça qu’on l’a tabassé. Grand-mère s’est peut-être trompée ?

Ses yeux avaient perdu leurs larmes. Elle secoua la tête.

— Je n’aurais pas dû te le dire.

Elle se dégagea mollement de mes bras, je ne fis rien pour la retenir. Après son passé de résistant, mon grand-père ne pouvait pas être devenu un étrangleur. Ça ne cadrait pas. Ma mère et ma grand-mère faisaient fausse route. Maurice ne pouvait compter que sur moi pour laver son honneur.

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