Publié pour la première fois en 1885, le roman de Richard Jefferies s’inscrit dans la lignée des fictions postapocalyptiques, dystopies et uchronies britanniques de la fin du XIXème siècle. Nous nous souvenons de la célèbre Guerre des mondes de H.G. Wells qui paraîtra quinze années plus tard en exploitant l’idée d’une invasion venant d’un ailleurs et émergeant du cœur de la Terre.
Écrivain et naturaliste, il développe son goût pour l’écriture, et plus particulière pour la forme poétique et la prose, en autodidacte, qu’il conjugue à sa passion pour les éléments issus de la nature. Ainsi, ses escapades littéraires croisent le chemin de ses promenades boisées où l’observation des feuilles, fleurs et arbres fournissent les graines de ses récits.
C’est d’ailleurs par ce biais qu’il introduit l’intrigue principale de After London puisque toute la première partie est composée de sublimes descriptions des paysages de cette Angleterre nouvelle, abandonnée aux arbres, aux végétaux et aux animaux. Les routes sont recouvertes, les villages prisonniers des ronces, entre étendues de terre et d’eau. L’ancienne cité londonienne est alors ensevelie par les marais, oubliée, perdue au fond des boues et des marécages. La nature devient ce personnage à part entière qui reprend alors ses droits, reconquiert ses espaces, effaçant les marques laissées par l’Homme. Anthropocène.
« De ce fait, les sites de nombre de villes et de villages qui jouxtaient autrefois les rivières furent ensevelis sous les eaux et la boue. Les joncs et les roseaux parachevèrent le travail, ne laissant plus de traces visibles, si bien que les puissantes bâtisses d’antan furent littéralement englouties. […]
Des hauteurs, donc, on ne voyait plus rien que forêts et marais à l’infini. Au niveau du sol et dans les plaines, la visibilité était vite réduite, à cause des buissons et des plants aujourd’hui devenus de jeunes arbres. Les collines restaient partiellement dégagées, mais on ne pouvait guère s’y promener qu’en suivant la piste des animaux, car l’herbe, que les moutons ne broutaient plus régulièrement comme autrefois, croissait dru et s’emmêlait. Genêts et bruyère couvraient les pentes, ainsi que parfois de nombreuses fougères. Les pins, les hêtres et noyers, qui avaient toujours existé, se propagèrent tandis que ronces, églantiers et aubépines poussaient sous l’ombrage. »[1] p15
Par les descriptions de cette nature abondante, Richard Jefferies pose l’ambiance de son récit. Les tonalités, vertes, brunes, noires, et les odeurs de mousse, de fer, d’eau souillée et de ciel de pluie façonnent cette Angleterre en déclin. Un décor qui tranche, qui s’oppose à lui-même. Un avant, un après. Une décivilisation du paysage urbain qui annonce la deuxième partie du roman où les guerres et les conquêtes sont reines.
Par conséquent, ou de ce fait, les Hommes empruntent la même trajectoire ; renouant avec leurs instincts primaires et la quête du pouvoir qui se fait par la récupération de territoires. Le lecteur ne peut alors se forger qu’une image très médiévale de cette histoire où les combats à l’épée sauvent l’honneur et où la force physique prévaut sur la connaissance. Toute la narration repose sur des oppositions et des parallèles entre le Moyen-Âge et l’Antiquité que l’on retrouve jusque dans les noms des personnages, entre le passé et l’avenir, entre le savoir et la force, entre le matérialisme et l’immatérialité des sentiments, entre l’industrialisation des villes et la dureté de la ruralité, entre l’action de la guerre et de la tyrannie et la douceur de la contemplation. Puis, le lac noir qui recouvre le vieux Londres de ses eaux épaisses en putréfaction provoquant l’asphyxie à celui-ci qui s’y aventure : ce lac comme une métaphore du présent qui dégoûte l’auteur.
« En fait, nous en savons davantage sur cette période très lointaine que sur ceux qui nous ont immédiatement précédés, et Romains et Grecs nous sont plus familiers que les hommes qui voyageaient dans des chariots de fer et s’élevaient dans les cieux. Si tous ces arts et cette science ont été perdus, c’est parce que, comme je l’ai indiqué, ceux qui restèrent étaient incultes, grossiers et illettrés. Ils avaient vu les chariots de fer, mais ignoraient tout de leur méthode de construction et ne pouvaient donc transmettre un savoir qu’ils ne possédaient pas. »[2]
Une critique, donc, envers l’absurdité de son époque, pour cet écrivain qui voit le merveilleux dans chaque chose. Félix Attila, le personnage principal que l’on suit durant le roman, sait ouvrir les yeux et son cœur et, de fait, devient symboliquement plus grand que les rois, assoiffés, aveugles au rythme de la nature.
Durant son voyage, rédigé comme un récit initiatique, Félix rencontre les peuples voisins et les différentes tribus qui composent ce nouveau décor, et par ce périple, développe sa connaissance du monde. Si Richard Jefferies se fait critique, il n’en apporte pas moins de la nuance avec notamment le groupe de bergers que le jeune noble finit par côtoyer.
« Il (Félix) avait mangé à la table d’un esclave, s’était trouvé face à lui. La théorie et la pratique sont parfois étrangement discordantes. Il vivait un moment important, il se sentait en équilibre précaire, pour ainsi dire : devait-il s’en tenir aux vieux préjugés, à l’exclusivité de sa caste, ou devait-il hardiment suivre la voie que lui indiquait son esprit ? »[3]
Un tiraillement entre tradition et modernité pour ce personnage en quête d’une forme de liberté ; un personnage à l’image de son auteur, appartenant à un autre monde.
© DAVID VALENTIN
After London, Richard JEFFERIES, Éditions À la flamme. Traduction Evelyne CHÂTELAIN 392 pages. 22 euros.
Date de publication : 3 février 2026
[1] JEFFERIES Richard, After London, Éditions À la flamme. Page 15
[2] Ibid. Page 35
[3] Ibid. Page 211
