SIMONE deux Épisode 13

Épisode 13 : Le cahier rouge

18 juillet 1991

La perspective de trier les documents d’une deuxième personne ne m’enchantait pas. C’était la seule piste que j’avais et à deux ça irait plus vite. Malheureusement, c’était la pleine production des fraises tardives et Damien ne pouvait pas m’aider dans mes recherches. Avec le désistement de plusieurs saisonniers, la cueillette était déjà tendue. Une lueur dans son regard m’indiqua qu’il aurait désiré m’accompagner avec ardeur. En souvenir de l’obsession de sa mère. Moi non plus, je n’avais pas beaucoup de temps, mes vacances ne dureraient pas éternellement. Il fallait faire vite.

Je chargeai les cartons dans la voiture (cinq, ça tenait tout juste), et je retournai au garage de ma grand-mère, non sans avoir obtenu du gardien qu’il me fasse signe dès qu’il aurait des nouvelles de la femme aux œillets.

Dans quoi tu t’es embarqué ? me demandai-je en déposant les affaires à côté du fauteuil à bascule. Quand je me relevai, mon regard tomba sur le guéridon. Dans un cadre, retrouvé en rangeant le tourne-disque, mes grands-parents souriaient. Je l’avais installé là, en bonne place. Pour le héros de la famille, c’était le moins que je puisse faire.

 

En attendant de tout déballer, je dégageai sur une étagère un espace où rassembler les documents rapportés du Journal des chaumières : des photocopies d’articles de presse sur la disparition de Simone puis sur chacune de ses deux réapparitions. Trois tas. Un quatrième concernait l’étrangleur. Ce tas était le plus épais. Trop. Je résolus de ne conserver que ce qui touchait aux derniers crimes. Ceux de la région, quoi. Il y en avait cinq : Brignotan, Rivetud, Agenseuil, Mondy-sur-Agnon et Carsac.

Je les feuilletai rapidement et remontai ceux qui parlaient de l’intervention de mon grand-père sur le dessus. Une photo de lui, sans doute remise par ma grand-mère, le montrait en une, exactement comme dans mon souvenir : souriant et débonnaire, la mèche sur le côté, le nez droit et le regard profond que donnaient les clichés de l’époque. Pas du tout une tête de héros, plutôt celle d’un homme en qui placer sa confiance, ce qui est l’idéal pour un représentant de la coutellerie Maritaux.

Puis je m’attelai au déballage des cartons.

 

*

 

Mon pauvre Fabrice,

 

 

Ma main tremble et j’ai beau essuyer mes larmes, elles coulent. J’ai jeté deux lettres au feu parce que les gouttes tombent sur les mots, on ne peut plus lire. Tu me pardonneras quand tu sauras.

Depuis son retour de l’hôpital, je veille sur notre petite Simone. Elle est si maigre, si tu la voyais ! Lait de poule et bouillon gras tous les jours, mais elle ne forcit pas.

Hier matin, elle jouait dans la cour. Je ne la quitte pas des yeux, tu sais. Elle restait tout près du seuil, en trois pas, j’étais avec elle. Je tranchais les navets en cubes pour la soupe, comme tu les aimes, quand quelqu’un a couru vers elle. C’était une femme dans une robe à couleurs, d’un genre qu’on ne voit pas chez nous. J’ai tout raconté au maire qui est venu après. Au début, il ne m’a pas crue, mais quand je lui ai montré les griffures sur mes bras, il a bien fallu.

Cette femme a attrapé ma Simone par l’épaule. Et moi j’ai crié : « Prenez pas ma Simone ! » et j’ai couru à elle avec mon couteau. Je l’ai agrippée par son châle, un bout m’est resté en main, j’ai saisi son cou, elle s’est retournée et m’a repoussée sans lâcher Simone qui a hurlé, la pauvrette. Son cri nous a arrêtées aussitôt. On était là toutes les deux à se regarder et la petite qui pleurait.

« Laissez ma Simone » j’ai dit à la dame. Elle avait des yeux noirs et la peau toute pâle. Je l’avais jamais vue par ici.

« Qu’est-ce qui se passe ? » a dit André qui revenait de la grange.

Quand l’étrangère l’a aperçu, elle a embrassé le front de Simone et a lâché son bras. Ensuite elle est partie en murmurant quelque chose que j’ai pas compris. J’ai tout raconté à monsieur le maire, il l’a pas noté sur son registre : je sais qu’il m’a pas crue pour tout. André était trop loin, il a juste entendu des cris, mais il a pas vu cette femme. Mais je voulais que tu saches par moi que personne, tu peux me croire, personne nous prendra notre Simone.

J’espère que tu recevras cette lettre. Le facteur me dit que certaines n’arrivent pas ou après ton escale.

Tu me manques.

 

Ta Mathilde qui t’aime.

 

Je lus d’une traite la lettre de Mathilde à son mari. Elle appartenait à un petit paquet noué par une ficelle à rôti et déposé dans une toile de jute à côté d’autres lettres, envoyées par Fabrice. Parlait-elle de la première Simone, celle qui n’était restée que deux jours, ou de la deuxième ? Je commençais à m’y perdre.

Soudain, je revis avec netteté les yeux fous de Mathilde disant « Elle a déjà essayé de me la prendre ». Elle mentionnait la deuxième petite fille, celle qui était morte et qu’on avait enterrée dans le cimetière. Mais j’avais aussi gardé un souvenir précis des confusions qu’elle faisait parfois entre les deux enfants, et surtout de ma grand-mère qui s’attirait ses foudres en les lui faisant remarquer.

Sans date en haut de la lettre, je ne pouvais être sûr de rien. Sans doute le jour avait-il été noté sur l’un des deux premiers exemplaires qui avaient fini au feu.

Une seule certitude : cette femme qui avait tenté d’enlever l’enfant ne pouvait être que la mère d’une des deux Simone (s’il y avait deux filles du même âge, il y avait évidemment deux mères ; je commençais seulement à explorer cet aspect de la question).

À la réflexion, elle pouvait aussi être une grande sœur ou une tante. Un détail du texte pouvait-il m’aider ?

J’y usai mes yeux jusqu’à ce que le sommeil m’éloigne en douceur des lettres tracées.

 

*

 

Le lendemain, 19 juillet, je me réveillai agacé, mais d’attaque. « Faute de grives, on mange des merles », disait ma grand-mère Yvonne. Je me résignai donc à explorer une tout autre direction en attendant l’illumination qui me dégagerait de l’ornière de la lettre ; ou me donnerait le petit coup de pouce salvateur : les pièces s’emboîteraient bien à un moment donné.

Le plus étrange fut de retrouver le cahier rouge de ma grand-mère. Je n’eus même pas besoin de fouiner longtemps, il se trouvait dans une boîte à cigares posée avec négligence dans la bibliothèque, comme oubliée, à portée de main du fauteuil à bascule. Alors que j’avais commencé mes recherches avec méthode en haut à gauche de l’entrée et que je me détendais après avoir épluché l’intégralité du rayonnage le plus élevé, je saisis machinalement cette boîte en bois ouvragée sans doute rapportée par Fabrice d’un de ses voyages. Ou peut-être était-ce un cadeau. Le cahier s’y trouvait, dos carré cousu en toile renforcée comme on en vendait partout à l’époque. Et dedans… Au départ, rien de spécial. Des cantiques d’église, des comptines pour enfants et même un ou deux contes du soir à côté de quelques histoires paillardes. Je tournais les pages en souriant quand je me figeai : trois colonnes sur la feuille. Des noms de ville dans l’une, des dates précises dans les deux suivantes.

Un trait de plume à l’encre noire entourait la dernière en bas de la troisième.

Grâce à mes recherches récentes sur l’étrangleur, je savais exactement à quoi correspondaient les deux premières : les lieux des crimes et à côté, les dates. Les cinq derniers y étaient recensés. Un mot inattendu surmontait la troisième : tournées. Un frisson glacé me traversa et je secouai les épaules comme un cheval malade. Impossible ! Ça ne pouvait pas être ce à quoi je pensais.

 

 

 

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