LA TOMBE DU CHEVAL

La tombe du cheval

LA TOMBE DU CHEVAL

Affolé et grisé par l’élan de la masse, il galopait au-devant. Aucun cavalier n’appesantissait son dos, aucun mors ne blessait sa bouche, aucune rêne ne lui imposait sa volonté, il devait sans cesse se réfréner pour laisser les montures le rejoindre et l’envelopper à nouveau.

[…] il se sentait plus libre qu’il ne l’avait jamais été, laissant derrière lui la cavalerie faire volte-face dans un mouvement de repli. Seul, il poursuivit sa course et pénétra dans l’ombre de la forteresse …

 

Un cheval, une forteresse antique ; ce roman s’ouvre sur cette scène énigmatique, pleine de fougue, d’ardeur et de bravoure.

Ce cheval, tel Achille au pied de Troie, semble prêt à affronter seul le destin, la ville, les humains qu’elle contient.

Et puis, une page se tourne, une page du temps aussi ; nous voici à l’époque contemporaine.

Quelque part dans un pays qui n’est jamais nommé mais qui se situe en Asie, de toute évidence, une archéologue rejoint un secteur de fouille qui se trouve dans une zone militarisée.

Les recherches portent sur les cadavres d’un conflit précédent, remontant à une ou deux générations.

Au milieu de ces hommes tombés au front et dont les sépultures sont rendues à leur famille, surgit soudain une dépouille plus ancienne ; au pied d’un remblai qui ressemble à s’y méprendre à un pan de muraille, repose le corps d’un cheval.

Il est la raison pour laquelle l’archéologue a été appelée sur ce site de fouilles.

Le commandant me présenta ensuite à l’équipe locale qui s’occupait du second niveau de fouille. Elle œuvrait auprès des murs écroulés d’une très ancienne forteresse. Leur mission était de la plus haute importance politique, puisqu’il s’agissait comme toujours de l’affirmation du glorieux passé national.

En tant que chercheuse dont l’étude portait sur les sépultures de chevaux, je pris place en bout de table.

Le temps semble suspendu, passé et présent se superposent, les mains s’activent, l’esprit se pose, les souvenirs se déposent. L’archéologue remonte le fil de sa propre histoire en essayant de comprendre celle de la dépouille.

Fouille la terre et fouille la mémoire, l’histoire, les absences et les vides, ceux qu’elle tente de combler dans le passé du cheval et le sien.

La terre délivre des secrets mais en conserve d’autres. Le temps fait son œuvre.

Soudain, une autre personne entre en scène, une anthropologue.

À la cinquième ligne, je l’interrompis dans sa langue. Le titre d’anthropologue me suffisait amplement pour comprendre que nous n’avions rien à nous dire. Elle voulait absolument me présenter son terrain de recherche.

« Écoutez ma petite, moi mon terrain, c’est la boue où vos jolis pieds pataugent en ce moment. Alors, soyez gentille, laissez-moi déterrer mes os. »

Elle s’éloigna sans mot dire.

Tout semble éloigner ces deux femmes sur un terrain qui devrait pourtant les rassembler.

Et au milieu, la dépouille du cheval.

À mesure que la fouille se poursuit, la dépouille se révèle et réveille une histoire ancienne, enfouie, quelque part dans la boue et l’oubli, d’une forteresse, de ses prouesses ; une histoire de bravoure et de détermination, de guerriers, de flèches qui sifflent, de combats et d’un cheval, seul, fougueux, impétueux, qui galope vers la muraille, vers son destin, fier destrier, sans cavalier.

Il ne sera plus jamais monté, ni abattu, ses crins ne seront plus jamais coupés, il sera désormais la monture des esprits.

Malgré l’animosité qui semble diviser l’archéologue et l’anthropologue, il existe un lien ténu qui les relie, comme le nœud de tissu retrouvé au bout des crins tressés du cheval qui repose dans la tombe, une affinité insoupçonnée qui se dessine, un ruban comme trait d’union.

Deux femmes, un cheval et les légendes qui courent les steppes.

Un cheval blanc, Baekma.

Un récit qui remonte le temps, à contretemps ; pourtant, rapide comme le vent, le cheval blanc, longtemps, galope, se libérant, de toute entrave, du temps.

Les défenseurs de la forteresse ne comprirent pas l’attitude de ce cheval solitaire, se lançant désespérément contre le mur, encore et encore. À chaque impulsion, les chocs déchiraient son poitrail et son museau. À bout de forces, à bout de sang, il s’effondra au pied de la muraille, se libérant du pesant fantôme qui le chevauchait depuis si longtemps.

Du temps, il en faudrait encore pour conter la fin de l’histoire, la poésie des instants de grâce, la beauté de certains moments d’humanité, l’espoir qui surgit au détour d’une phrase, d’un souffle, l’élan qui emporte, le destin qui frappe à la porte.

Un instant encore.

Et puis une page se tourne.

Le cheval galope toujours quelque part au pied de la forteresse.

Ivresse, de l’instant qui ne semble pas s’achever.

Et puis, les hommes qui n’en finissent jamais avec leur lot de guerres et de conflits, de rixes et de combats.

Les guerres déchirent les entrailles et les murailles aussi.

Les guerres, les hommes.

Les chevaux, fiers, diffèrent.

Contretemps, contre le temps.

J’avais pourtant acquis une certitude : les chevaux ont une force qui manque aux humains, celle du renoncement.

Renoncement, comme un testament.

Souvenir permanent, d’un autre temps.

Et dans la steppe, le cheval blanc galope contre le vent, du temps.

PEIGNARD Georges, La tombe du cheval, Éditions Le Tripode, parution le 7 mai 2026, 128 pages, 17,00 €.

https://le-tripode.net/livre/georges-peignard/la-tombe-du-cheval

CHARLOTTE LEBECQ

homme
Georges Peignard

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