SANDRA MOUSSEMPES, CHAMBRE OBSCURA

Sandra Moussempès, 2009 © Didier Pruvot

Écriture spectrale depuis le miroir fragmenté. Dans sa récente parution, Chambre obscura, Sandra Moussempès nous dévoile une palette de textes gothiques, incarnés, traversés par des voix de femmes vivantes et mortes, ce livre rouvre la chambre noire d’une poétesse singulière dans le paysage français contemporain.

Richard Blin parle « d‘anamorphose » à propos de votre œuvre. Avez-vous le sentiment que vos textes demandent au lecteur de se déplacer intérieurement pour voir apparaître quelque chose de l’invisible ?

C’est une très belle définition de votre part, ce déplacement dans notre intériorité, sans doute le but de la lecture et du rapport à l’imaginaire qui viendrait toucher ou télescoper ce qui fait sens en nous. Au sein même de sa propre vie et de l’intime. Récemment un libraire et critique exprimait avec émotion avoir été touché au plus profond par mon travail, mes poèmes pourtant disait-il, il n’était ni femme ni n’avait subi les mêmes traumas que moi. Quant à Richard Blin, il parle effectivement d’anamorphose et d’affects diffractés, vous faites sans doute référence au dossier que m’a consacré le Matricule des Anges d’avril dans lequel il a écrit deux magnifiques textes sur mon œuvre. Il dit aussi que me lire ou m’écouter c’est accepter d’être affecté, d’entrer dans un univers de mondes emboîtés les uns dans les autres, d’être pris dans des jeux de miroir. C’est en tous les cas ce qui m’anime. Ne pas rester à la surface, ne pas rassurer non plus mais sortir de ce langage commun qui parfois nous déshumanise. Retourner à l’essentiel. Comme le faisaient Emily Brontê et Dickinson au sein de leurs ermitages.

Il se trouve aussi que Chambre obscura dans sa forme même, avec sa Jacquette en clair-obscur, une fois retirée et mise devant une source de lumière, permet, de faire apparaître les fantômes de jeunes filles fantomatiques à l’ère victorienne, comme les sœurs Fox qui étaient des médiums. Donc là aussi il y a déplacement du visible vers l’invisible. Votre question est fondamentale aussi dans un monde où parfois le commerce tend à prendre le dessus sur l’intériorité. En cela mon travail se veut comme une résistance.

Cette poupée d’ivoire offerte par Anie Besnard semble fonctionner comme une matrice de votre imaginaire du double. Que représente encore aujourd’hui cette figure pour vous ?

Figurez-vous que je pensais l’avoir perdue. Je l’ai retrouvé cette année, dans un grenier, dans un de ces coffres remplis de déguisements d’enfance. Intacte. Elle m’avait été offerte à six ans par Anie Besnard, premier amour (platonique) d’Antonin Artaud. Anie Besnard qui avait donc été une intime d’Artaud, possédait alors une boutique d’automates et de poupées de porcelaines sur l’Ile Saint-Louis, elle était une grande amie de mon père Jacques Moussempès (lui aussi écrivain mais de façon posthume malheureusement il est mort jeune ce qui fut pour moi une déflagration). Elle trouvait que cette poupée me ressemblait beaucoup. Cette poupée de porcelaine est d’autant plus présente dans tous mes livres qu’elle a formé mon enfance, on me comparait tout le temps à une poupée de porcelaine ce que je n’aimais pas je souhaitais être banale et qu’on ne me remarque pas. J’étais déjà une petite fille très créative mais différente. Avec sa part d’intériorité et sans doute introvertie, hypersensible. Aimant lire tranquille, loin de l’agitation dans ma chambre. Dans Vestiges de fillette, mon second livre publié en 1997 (et qu’on retrouve dans chambre obscura), cette poupée est au cœur du sujet, adorée, lacérée, frappée, effrayante ou consolante. Trop sexuée, trop jeune. Bien sûr elle me représente. Elle est la partie de l’intime, onirique aussi, qui ne pouvait s’exprimer autrement, détournant les clichés autour du féminin, les contes de fées sans fée…

Dans Rituels (conjuration), il y a une distance entre le Je et le Moi, comme si vous écriviez depuis un miroir fragmenté, à la mémoire des femmes. Cette position d’écriture, vous la choisissez ou s’impose-t-elle à vous ?

Elle s’impose à moi, elle me permet aussi de m’exprimer pleinement et de revenir sur les pas de mes jeux d’enfance, elle me permet d’exprimer la beauté violente, et surtout cette inquiétante étrangeté qui habite mon travail, comme dans les films de Lynch, j’ai écrit un livre, Fréquence Mulholland, une variation libre autour du film Fréquence Mulholland, comme une enquête sur moi-même. Il y a bien sûr une grande partie auto fictive dans mon travail. Je convoque la notion de double, de doublure, de miroirs et de hantise. Ce miroir est donc fragmenté avec des facettes scintillantes qui permettent d’entrevoir le clair-obscur. J’écris dans un de mes poèmes que « Toute œuvre se doit de garder le secret » c’est une forme de rituel conjuratoire aussi que d’arriver à rester soit et l’autre à la fois. Le poème contient déjà sa réponse en miroir justement.

La chambre obscura est constellée de figures qui planent au-dessus de vous. Ce dialogue d’outre-tombe est-il pour vous une autre manière de faire entendre une parole de femmes, distincte de ce que le féminisme contemporain est devenu ?

Je pense que mon féminisme au contraire est très en phase avec notamment ce qui se passe outre-Atlantique. On a accordé trop d’importance au « girl power » inventé de toute pièce par le patriarcat. Alors que beaucoup de femmes se retrouvent dans une intériorité, une vulnérabilité et qu’elles ne sentent pas du tout des « girl powers » mais plutôt leur force vient aussi de leur vulnérabilité, de leur intériorité, je préfère le concept de sorcière à celui de girl power, beaucoup plus ancestral. C’est essence là du féminin, ce côté sorcière, qui fait peur au patriarcat et non les girls powers qui les rassurent. Avant je ressentais une injonction à l’invulnérabilité avec ce concept qui malheureusement aller de pair avec l’injonction à se taire. A ne pas déranger le décorum. Être forte ce n’est pas être invulnérable. Bien au contraire. Pour ma part le dialogue d’outre-tombe n’est pas dénué de réalité, je me sens guerrière à ma façon dans ma vie. C’est transmuter parfois certains traumas, viser aussi la beauté, quelque chose d’étrange qui nous échappe. C’est très concret. J’évoque aussi dans mes poèmes parfois l’ordinaire, le quotidien, plat, ce sac de supermarché sous l’évier pour cacher la salissure et même des brocolis. L’humour a une place dans mon travail, ce qui est incongru ou « bizarre ». Le poème est aussi organique et corporel, alternant avec une forme éthérée. Comme pour le fait d’être mère (mon fils est ma plus belle création), j’ai retrouvé ce même fonctionnement corporel, spirituel, qu’avec la création artistique. Je pense que la vie est le laboratoire à flux tendu de mon œuvre.

 

Rares sont les livres dont la jaquette, travaillée en clair-obscur, révèle − une fois ôtée et portée à la lumière − des silhouettes de jeunes filles fantomatiques surgies de l’ère victorienne. Chambre Obscura est ce livre rare qui l’ose. Mais c’est aussi un ouvrage qui exige d’être lu et écouté. Cette œuvre est une traversée dans un tunnel noir, qui impose que vous quittiez la posture frontale, car les pages imprimées en anamorphose ne se lisent qu’en tenant le livre de côté. Il faut tordre son regard pour que le sens apparaisse. Cette anthologie augmentée − tissage de poèmes et de photographies − opère à un niveau viscéral, presque ontologique. S’incliner pour lire n’y est pas une contrainte : c’est presque un geste politique. Un prétexte pour que le lectorat sonde sa propre intériorité. Une injonction à habiter sa singularité jusqu’à l’os. Est-ce alors un renoncement à la domination, au contrôle − un consentement à la vulnérabilité ? Faut-il voir comment le corps, le regard social et l’intimité la plus nue coexistent dans une même voix qui cherche à se tenir entière ?

Publié aux éditions MF, Chambre Obscura est l’œuvre de Sandra Moussempès − écrivaine-poétesse, pratiquant le chant et la photographie, lauréate de nombreux prix prestigieux. Telle une cartomancienne, elle déploie une écriture hantée où femmes mortes et femmes vivantes se croisent dans une langue intraduisible qui fait mémoire. Chaque fragment de ce miroir brisé offre une image partielle jamais isolée. C’est de cette incomplétude constitutive que naît la puissance du tout.

Rituels (conjuration), marque un langage qui se fait à la fois dur et vulnérable − métallique dans sa précision, fragile dans ce qu’il consent à exposer. Une écriture qui se retient, qui se réserve, comme si le territoire depuis lequel écrit Sandra Moussempès était une matière première à ne jamais épuiser tout à fait. On y perçoit une distance entre le Je et le Moi − l’instance qui écrit observe l’instance qui éprouve depuis un point de vue légèrement décalé, comme en surplomb d’elle-même.

C’est ce que précise l’extrait du poème Prolixe page 56 :

Assise sur un lit gonflable suturé de rustines

La chambre décolle et me ramène à bon port

Que peut-on voir d’un visage effacé dans le miroir ?

Plus loin, Moussempès pose un essai sur la visibilité − ce qu’écrire ne dit pas, ce que souffrir choisit de ne pas taire. Dévoilement de souvenirs et de vœux sépia, cette section tente de reconstituer une réalité qui ne s’attendait plus à l’être. La litanie répétitive de « Sur ce cliché » (représentant un homme semblant sourire), page 161, fonctionne comme un protocole d’observation : elle scrute les photographies du père avec une distance mesurée − distance qui est elle-même un rituel de deuil, une résistance à l’oubli.

Le mot « semblant » dit l’impossibilité de connaître le père, car la mort n’a fait que confirmer l’opacité antérieure − le silence des autres. Moussempès écrit une façon de maintenir vivant ce que personne n’a voulu dire.

Ailleurs dans l’anthologie, Espoir sans tain s’ouvre sur le conditionnel passé, avec « j’aurais voulu », « je serais », qui dit quelque chose de précis : le désir impossible. Elle n’écrit pas ce qu’elle est, mais construit une identité au conditionnel, ce qui laisse naître une duplication entre le Je réel et le Je désiré. Une créature dédoublée qui se regarde de loin depuis les injonctions, les normes, les regards extérieurs. Cet extrait à la page 109 l’illustre clairement :

Les journées

              sont tristes,

                                le cheveu frise sans raison.

Au fil des pages, un Fil d’Ariane se tisse. L’autrice autopsie le féminin, avec froideur et précision au scalpel de son observation. Elle exhume les représentations cinématographiques qui ont fabriqué la femme comme figure interchangeable. Le titre Script autour du féminin… dit tout : le féminin est un rôle qui exige de ses filles des visages photogéniques, aux corps parfaits. C’est là qu’intervient le féminisme de Moussempès, qui n’est pas dans la revendication, mais dans le regard accusateur et ironique, ancré dans une lucidité sorcière qui remonte depuis les strates les plus anciennes du corps et la mémoire qui se soumettait au dictat du patriarcat : ni triomphant ni victimaire, mais résistant et hanté.

Enfin, Chambre Obscura est une traversée dans une plaine lacérée, habitée par des pivoines roses. Une tentative de dire ce que l’on a fait taire − dans une écriture qui n’est jamais glauque par complaisance, mais par nécessité. Car, ce qui a été enfoui, effacé, brûlé, ne remonte pas à la surface proprement. Ce livre porte plusieurs Je simultanés : le Je de la dénonciation, qui nomme ce que le regard social a voulu rendre invisible. Le Je de l’observation, froid et précis comme un protocole. Le Je du désir, de l’identité conditionnelle, jamais tout à fait coïncidente avec elle-même. Et le Je de l’incarnation − celui qui descend dans le corps, dans l’intime, dans la matière brute. Cette œuvre n’a pas de fin, elle continue de se faire, quelque part, pendant que vous la lisez, même quand vous fermez le livre.

Ce que je viens de vous dire s’articule dans mon esprit

J’ai déjà en tête ce que vous ne saurez pas.

 

Moussempès Sandra, Chambre Obscura – Anthologie augmentée. Éditions MF, avril 2026. 192 p., 20 euros.

Chambre Obscura – Anthologie augmentée (1994-2026) – Sandra Moussempès (EAN13 : 9782378041021) | Éditions MF

© Ladouce Yonban

 

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