UNE FIN DE VIRGINIA…
En rêve, je serre de près ses pas qui mènent à la rivière. Cette rivière en crue accueillera ce corps. Cette rivière qui drainera tant de maux inexprimés, de mots inédits.
Je l’entends penser, de ce que l’on peut se dire avant de partir pour ailleurs. Les regrets, les pertes…
Elle a d’abord traversé le cimetière si romantique, aux tombes obliques, qui s’appuie au jardin, elle a suivi ce chemin aux alentours austères. La rivière Ouse n’a rien de rustique, une zone industrielle la longe. La canne est restée sur la rive.
Pénétrer l’eau glacée, tumultueuse, les pieds glissent sur les cailloux moussus, l’équilibre est précaire. Des bracelets d’eau glacée enserrent les chevilles.
Je ne suis jamais entrée dans l’eau d’une rivière en manteau de fourrure… Gardons l’humour.
Cette rivière est fascinante. Elle chante. Elle est vivante. Des lames d’argent dans la clarté de mars. Les reflets de l’eau sous le soleil dansent sur la peau fripée de mon avant-bras, qui pour s’habituer à sa froideur agite cette eau funeste, la sermonne un peu. Un reflet un peu marbré, bleu et ambré, une dernière étincelle de vie. Mourir au printemps.
Tout me revient comme une incessante obsession. Un reflux, à la manière des vagues.
Je pense à la plume laissée près de l’encrier qui ne connaîtra plus mon emballement. Qu’elle n’attende pas !
Depuis si longtemps. Ils me disent folle. Ils n’ont pas tort, folle de mots. Je le suis devenue peu à peu à cause de leurs dérives physique et verbale. Déstabilisée. Déjà, petite, ces deux demi-frères… Et ce père, si admiré, tant aimé, si craint, dont l’agitation extrême et libidineuse a favorisé notre fragilité. Comment peut-on croire qu’une enfant demeure indemne, que sa vie soit harmonieuse après des actes d’une telle violence ?
Cette quiétude inquiète qui m’habite. Ces oiseaux qui chantaient en grec. Et le roi Edward qui insultait l’invisible sous les arbres. Les troncs d’arbres m’ont toujours parlé. « N’abattez pas les arbres », murmuraient-ils. Toutes ces voix que j’entendais et qui m’indiquaient de faire des choses insensées étaient le pur produit de mon imagination. Elles entravaient, déconcentraient mon évasion abstraite.
Je fais cela par exaspération de voir ce monde s’éparpiller, se cloisonner, s’empêcher, s’écharper. Et j’ai si mal à la tête…
Mes tentatives récurrentes de me tuer, déjà jeune. Cette décision d’en finir et de me jeter par une fenêtre si près du sol chez ma chère Violet Dickinson ; quelle dérision. Le voulais-je vraiment ? J’avais tant besoin d’affection. Ma chère amie a dû souffrir de mes errements… J’essaie de me supporter.
Et mourir, si je le choisis à présent, n’est pas triste, c’est une fête d’abandonner la Vie pour passer à autre chose.
C’est maintenant proche de l’anéantissement, analogue à la grâce, comme une illumination que je décortique la personnalité de cet homme, Léonard. Par son propre désespoir d’avoir cru qu’il n’était rien, de se savoir dans la décrépitude, à Ceylan, le suicide lui effleura l’esprit. Léonard, tu n’étais qu’un subalterne de notre État colonial, et par ton impuissance frustrée, à cause de ta tristesse ineffable, ton manque de confiance, ta peur, tu soustrayais les indigènes à ton diktat. Cet ostracisme meurtrier. Et dire que tu as fait pendre des hommes… Tu m’as donné une image de toi tellement plus désirable. Nous avons été l’un pour l’autre une planche de salut. Je t’ai sauvé par ton mariage avec moi d’une vie médiocre à Ceylan, malgré tes performances fort appréciées de petit fonctionnaire colonial. Afin de ne plus paraître aux yeux de tous cet être effacé, réfractaire, toujours en colère. Et pourtant, tu n’étais pas que cela. Mais tu as appris à tout cacher de toi. Sauf le tremblement de ta main. Nous avons pu tout de même forger notre propre harmonie au fil du temps. Mes livres étaient le creuset de notre entente. Et ton verre de lait quotidien scellé dans notre routine comme un baume à mon désarroi. Ta présence d’une bienveillance étouffante a fini par te lasser. Nous nous voyons rarement à présent.
Sans enfants. Au seul prétexte de mon soi-disant déséquilibre mental. Je n’ai jamais été examinée par un médecin. Tu voulais tout simplement ne pas en avoir. Cela impliquait le sexe, et tu n’en voulais pas. Par le sexe, Léonard, de nous deux, tu étais le plus révulsé. Je ne suis pas frigide comme tu l’as laissé penser, laissé dire. Tu me voyais si exaltée que cela t’inquiétait. C’est ta propre affectation qui m’a frustrée et t’a donné un rôle de condescendance étouffante. Ces précautions maniaques pour me protéger d’improbables crises de démence. Et j’y ai cru. Tout le monde l’a cru. Léonard, tu m’as délibérément ou inconsciemment assujettie à l’image que tu avais de moi. Par bonheur, mon symbole d’auteur à succès a atténué cette chimère. Mais restait pour le commun des mortels une figure de femme frigide et quelque peu folle.
Comme tu as été humilié, Léonard. Ces gifles antisémites, qui ne m’ont pas empêchée d’être cruelle moi aussi avec toi et tes origines. Je t’ai même blessé. C’est dans ce que je nomme « ce pudding odieux », « Les Années », que je t’ai bafoué par la voix de Sara. Et tu ne disais rien, tu as juste pleuré quand tu as refermé mon manuscrit. Et tu l’as trouvé excellent, comme d’habitude. Ce sont les vieux réflexes d’antisémitisme des générations successives qui ont eu sur moi une emprise. Mais jamais au plus profond de moi je n’ai adhéré à cette conception machinale et abjecte. Nous étions toi et moi sur la liste noire des nazis. Nous nous serions suicidés avant qu’ils viennent nous arrêter. Dans le garage, au gaz, assis dans la voiture. Nous étions juifs tous les deux.
Mais j’imagine qu’afin de ne pas ternir la pureté de mon image d’écrivain prolifique, admirable et engagée, les biographes futurs n’iront pas se risquer à étaler mon antisémitisme de convenance bourgeoise et affectée.
Léonard, ton portrait de moi est controuvé. Désormais, plus aucun autre ne pourra se dévoiler dans la postérité. Tu ne m’as pas vraiment connue. Tu n’as eu qu’une image de moi, me l’as partagée, m’en as enveloppée. Quentin, mon neveu, de même, m’a si bien décrite dans toute cette inexactitude. Mon image sera trouble, idyllique, dérangée. De beaux récits sur ma vie tellement si éloignés de ma réalité seront écrits.
On m’a dit froide et frigide. Personne n’a visiblement perçu dans mes mots l’essence de leur sensualité. Ma jouissance est celle des pages que je gratte de ma plume. J’ai ressenti plus de plaisir sensuel à m’asseoir sous un arbre que tous ces ronds de cuir surpris dans l’acte de copuler.
Que je n’entende plus les bombes tomber dans mon jardin, mes êtres chers disparaître. Le monde va à sa perte et j’ai des projets de livres pour au moins dix ans si Hitler ne me fait pas voler en éclats. Je ne veux pas mourir sous les bombes. Chaque soir, nous sommes aux aguets de la prochaine bombe qui va tomber. Malgré cela, nous continuions à jouer aux boules dans le jardin. Tous les membres de Bloomsbury sont dispersés par le manque d’essence, on ne peut se retrouver. La Hogarth Press a été déplacée. La pièce est finie, les acteurs sont partis. Léonard, ces derniers jours avec Nessa, vous vous êtes ingéniés à me voir impotente si l’invasion s’installe. Vous ne sauriez quoi faire de moi dans ce cas. Tu veux me convaincre que je vais très mal, me terrifier… et me faire boire du lait. Céder, Virginia, céder…
Le monde est jonché de cadavres de guerres. Et elles continuent de rôder sur la Terre — par leur exigence de profit pour le compte d’assassins —, à réduire physiquement, intellectuellement les peuples. Cette vanité sinistre et létale des hommes, cette fiction masculine est si absurde que c’en est grotesque. Les femmes n’éprouvent pas le goût ni la satisfaction et la nécessité de faire la guerre. Je pensais que les êtres étaient en mesure d’exercer leur volonté, n’étaient ni des marionnettes, ni des pions manipulés par des mains invisibles. Mais je sens que les peuples deviendront muets, impassibles comme gavés et étourdis, demeurant sans réactions, continueront leurs petites vies navrantes. Même les artistes futurs de tout bord, qui pourtant se sont élevés dans les années passées pour que les guerres cessent, resteront aphones. Dépolitisés, comme décérébrés, ils n’élèveront pas leur voix. Par peur de la disgrâce et du manque à gagner. Ils participeront de l’ordre des choses. Permettront à de tyranniques guignols de continuer d’exister. Voteront même pour eux, sans savoir. Pour un physique, une cravate, un discours lénifiant.
Cette humanité digestive et piteuse est trop décevante. J’ai hâte de disparaître.
Et ces demi-frères qui nous ont si bien gâtés par leur prévenance, leurs cadeaux somptueux, leurs mignardises, leurs sorties dans des endroits luxueux pour nous « éduquer ». Mais qui par leurs jeux incestueux m’ont entraînée dans la confusion et le dégoût. Ils m’ont asexuée. Des agissements inconcevables sur moi et ma sœur. Et Laura, notre demi-sœur, candide, en retard sur la vie… qu’ont-ils pu lui faire à elle aussi ? De ne pouvoir s’échapper ou de hurler, quand un membre ou un proche de votre famille tente d’assouvir ses instincts prédateurs en abusant de vous, a été considéré souvent comme un consentement. La solitude. Être seule face à l’arbitraire. Ils ont tellement tous méprisé nos sentiments d’enfants que nous avons tout refoulé. Ne pas montrer que l’on souffre. Tu souffres, donc tu es faible. Comment se fait-il qu’au cours des siècles aucune mère, aucune grand-mère n’ait eu le bon sens de protéger et d’avertir les filles contre les pulsions violentes de certains hommes. Que ce ne soit pas devenu un code de conduite dans l’éducation des enfants ? Peut-être plus tard, une loi condamnera cette abomination, mais dans les esprits, l’illicite restera toujours tabou. Ce lieu commun des femmes dont on évite de parler et qui fait honte. Vous pensez peut-être que notre oppression est naturelle, puisqu’elle date de la nuit des temps. Vous n’y faites donc plus attention. Je ne suis pas une féministe, je déteste ce terme. J’ai juste voulu rétablir l’importance et la profondeur qui habitent cette moitié de l’Humanité, que l’on a depuis son aube réduite à moins que rien. On oublie souvent que nous donnons la Vie. Les actes, les idées iront légitimement de l’avant, mais elles se décomposeront, seront récupérées, comme tout.
Comme après chaque fin d’écrits, je suis exténuée. L’insomnie, l’abattement, l’agitation m’étaient favorables à l’écriture. Cela venait avant et après l’écriture. Mes états d’âme de la création. Après chaque fin de livre, je retournais dans ce que je craignais le plus, l’incapacité d’écrire et mon vide mélancolique. J’ai plongé dans le grand lac de la mélancolie, Seigneur ! comme il est profond. Le spectre de mon père et des autres ne me lâche plus. Les souvenirs troubles foncent sur moi comme l’oiseau de proie. L’atrocité particulière et profonde mêlée à l’atrocité collective.
Je vais enfin pouvoir me reposer. Je suis épuisée par les vivants et les morts. Je ne regrette rien de ce que j’ai entrepris et de ce que j’accomplis à présent. Dieu sait que j’ai rempli mon devoir envers la race humaine avec une plume et la parole.
Que vont devenir ceux que j’abandonne ? Quel vent va les emporter ? Je ne t’aurai pas attendu Léonard…
Cette rivière moussue va-t-elle me faciliter la mort ? Que ces cailloux sont lourds. Que cette eau est froide. Je m’y enfonce avec la certitude que cela servira à quelque chose. Mes cheveux deviendront des algues, mes os cailloux roulés, compagnons de ceux de mes poches. Je retrouverais la paix naturelle qui nous est due. Léonard, ma lettre d’adieu a pourtant été claire. « Je sais que je gâche ta vie, sans moi, tu pourras travailler. ». « Jamais deux personnes n’ont été plus heureuses que nous ».
Je me suis jugée au travers des autres, me suis tenue responsable de tout.
Ma tête est encore en tourment, elle me fait mal. Je pense être folle, finalement.
Mes écrits sont pleins de rivières et de cette tentation vertigineuse d’y couler.
À mesure que je m’enfonce, l’eau fait partie de moi, elle est même douce. Je m’abîme, je sombre. L’eau s’infiltre dans mes oreilles, dans ma bouche. Ce goût de marne. Toute la rivière m’habite, me recouvre. Je n’entends plus rien, que le secret silence des profondeurs. C’est donc cela se noyer ?
J’imagine que l’on écrira dans les journaux et les guides touristiques cette platitude lapidaire : « Virginia Woolf était une écrivaine anglaise. En 1941 à l’âge de 59 ans, Woolf s’est suicidée en mettant des pierres dans les poches de son manteau et en se noyant dans la rivière Ouse. ».
Sans comprendre vraiment…
© Clo Hamelin
Montage ©Clo Hamelin, photo ©Reej Hamelin
Livres de Virginia Woolf, entre autres…
Instants de vie
Une esquisse du passé
La fascination de l’étang
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