La Robe de Rhys
Le mois de juin est bleu. Le ciel est bleu, la mode est au bleu, même la Seine, d’ordinaire verte, s’écoule d’un flot bleuté. Les gens également sont bleus, et leur ivresse est si bruyante que la rue semble la maison de tout le monde. Pour échapper à ce consensus monochromatique, je me suis réfugié chez moi, stores fermés, dans l’obscurité et mes livres. J’ai pioché dans ma bibliothèque le roman Voyage dans les ténèbres de l’autrice créole Jean Rhys et me suis blotti dans sa prose lucide d’écorchée solitaire, sa plume aussi à vif que douce-amère. Elle y décrit notamment avec une justesse confondante son arrivée à Londres depuis la Dominique :
C’était comme si un rideau était tombé, dissimulant tout ce que j’avais connu. C’était presque comme de venir au monde une seconde fois. Les couleurs n’étaient plus les mêmes, plus les mêmes les parfums, plus la même l’impression laissée par les choses tout au fond de soi. Pas simplement la différence entre chaud et froid ; violet et gris ; lumière et ténèbres. Mais une différence dans ma façon d’avoir peur et ma façon d’être heureuse.[1]
Cette idée d’une seconde naissance, où les sens sont subvertis, où rien de ce qui était tenu pour acquis n’est plus, cette remise en question charnelle du vécu, des réflexes, de la perception, est un phénomène rare mais déterminant. Il ne marque pas tant une rupture que l’épisode où les choses, jusque-là invisibles car évidentes, prennent enfin leur relief. Le recommencement devient le véritable commencement de l’existence, parce que c’est toujours la deuxième fois qui initie l’intelligence des choses ; c’est la répétition qui instaure le sens.
L’année universitaire touchait à son terme tandis que nos aventures œnologiques, à mon condisciple et moi, ne faisaient que débuter. Quelques mois avaient suffi à renverser nos croyances, et si nous avions prétendu être des encyclopédies du pinard de comptoir, nous savions désormais que la route était sinueuse sur l’atlas des grands crus. C’est pourquoi nous avions décidé de nous inscrire à une dégustation chez un caviste, en présence du vigneron. Rien de tel pour s’instruire que la parole à nous étrangère du magicien qui, à partir d’une grappe de raisin, fabriquait un flacon de bonheur.
L’établissement nous accueillit dans une ambiance de fête : sorte de club d’habitués chic et guilleret, un brin snob mais à la bonne franquette, il donnait ce sentiment si particulier d’être au bon endroit au bon moment : c’était ici que se vivait la vraie vie.
Tous les convives paraissaient se connaître, embrassaient leurs hôtes dans un déluge de rires et d’effusions, et nous eûmes l’impression spontanée d’être nous aussi des fidèles. Le patron interpelait l’un, apostrophait l’autre, se moquait gentiment de tous et d’abord de lui-même. Une seule religion était admise : la bonne humeur.
Dans un coin, un couple timide attendait, à la fois comblé et gêné, rougissant telle une lampée de pinot noir. Nous comprîmes qu’il s’agissait des vignerons lorsque la maîtresse de cérémonie appela chacun au calme.
Les « hostilités » démarrèrent.
L’événement se déroula selon un protocole rodé, qui n’empêcha pas un chouïa d’improvisation à mesure que d’aucuns omettaient de recracher – car oui, nous constations éberlués que les amateurs de vin recrachaient :
« Qu’ils s’imaginent pas que je vais crapoter ma vinasse comme un cigare ! s’indigna mon camarade.
– J’ai payé, je consomme, opinai-je.
– En plus, ça se sirote aimablement, ce petit lait. »
Le défilé des cuvées flatta nos palais, et nous traversâmes mentalement l’exploitation agricole des invités d’honneur en nous délectant du fruit de leur travail. Le terroir dominait les conversations, son respect était brandi telle une vertu cardinale, et le labeur des femmes et des hommes s’effaçait devant la toute-puissance de la nature.
Alors que sept ou huit verres avaient déjà été servis et que, par-delà la vitrine, le crépuscule s’autorisait une excursion dans les rues, une dernière bouteille mystérieuse restait à déboucher. On annonça un millésime ancien : vingt ans d’âge, dont témoignait l’étiquette rongée par l’humidité.
Un silence pieux s’empara de l’assemblée.
« Le vin vieux, coupa mon acolyte, ça doit juste être périmé, ça doit avoir moins de goût.
– Tu penses ?
– Ouais. Comme une vieille bagnole qui toussote et ne grimpe plus les collines. »
Son pronostic choqua manifestement nos voisins de table et leur arracha un soupir réprobateur. On nous servit le breuvage.
Quelle ne fut pas ma surprise en contemplant sa robe : quasi orange, voire brune, tuilée mais avec encore de l’éclat, elle ne s’apparentait à rien dont j’eusse fait l’expérience. Immédiatement, mon nez fut envahi d’une aromatique inédite : du champignon, de la truffe, du cuir, pléthore d’odeurs que ni d’Ève ni d’Adam un vin ne m’avait offertes. En bouche, une texture soyeuse et légère se répandait délicatement contre mes papilles. En gorge, il promettait de ne jamais s’éclipser. C’était tout à la fois parfait et nouveau. Comme lors de l’arrivée de Jean Rhys à Londres, couleurs, parfums et persistance étaient radicalement différents. Le vieillissement avait transformé le vin.
Tous applaudirent. Était-ce un exploit ? Une politesse ? De l’admiration ? Je ne sais. Mais tous applaudissaient. La soirée se conclut et nous repartîmes métamorphosés. Le monde n’avait plus tout à fait la même saveur, la nuit le même velours. Cette révélation inaugurait pour nous une ère improbable : après six mois durant lesquels nous nous étions persuadés d’avoir surmonté toutes les difficultés, il nous faudrait tout reprendre à zéro. Nous avions, je crois, compris ce qu’était le vin.
Boire du vin, c’est accepter de ne rien savoir, c’est admettre de se tromper, c’est renoncer à ses convictions. Boire du vin, c’est se prêter au jeu de l’avant et de l’après. C’est, au fond, tolérer que nous sommes toujours en devenir. Le vin est certes élevé en tonneau, mais c’est du tonneau des Danaïdes qu’il s’agit. À ceci près qu’il n’est pas question d’un supplice, mais d’un plaisir sans cesse réinventé. Car le vin, même dans son crépuscule, est une aurore perpétuellement renouvelée.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.
© XAVIER CHAPUIS
[1] RHYS, Jean. Voyage dans les ténèbres. Gallimard, Paris, 2005.
