Les feuilles des arbres sont jaunes sous le ciel blanc de novembre, de ce même jaune profond que le plus célèbre des vins blancs du Jura : le château-chalon. Tandis que je m’en verse une rasade contre le cristal étincelant de mon Degrenne, une fragrance me saute aux narines précipitamment et s’agrippe à mes poils nasaux pour ne plus les lâcher. Un arôme précis, ciselé, comme tiré au cordeau. Intrigué, je plonge mon pif au creux du verre et, tout aussi subitement, je suis propulsé quelques années en arrière à l’intérieur d’un cinéma. Les lignes de fauteuils en mousse rouge s’étendent sous mes yeux – je suis au dernier rang. Le public est épars et une star américaine, le crâne tondu, débite des inepties avec une assurance toute hollywoodienne.
Par l’un de ces effets de ricochet dont l’encéphale humain a le secret, je crois comprendre Proust. Je me rue sur ma bibliothèque, m’empare de l’intégrale en « Pléiade » et tourne les pages frénétiquement. Je corne, écorche, triture les feuillets et, enfin, tombe sur le célèbre extrait de la madeleine :
Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.[1]
On connaît tous cette fameuse madeleine, on sait parfois que le narrateur de la Recherche la dispose sur une petite cuiller qu’il trempe dans son thé, mais on croit trop souvent qu’il s’agit d’un éloge des souvenirs d’enfance. Pis : on dit que telle musique ou tel film sont une madeleine de Proust parce qu’ils nous ont marqués, qu’ils sont le symbole de cette période bénie où l’on profitait des grandes vacances. Or, il me semble que c’est une erreur : Proust ne parle pas d’abord des souvenirs d’enfance, mais de mémoire involontaire, d’odorat et de goût.
En m’imbibant progressivement du nectar jurassien, les bribes de ma soirée de jadis se réagrègent. C’était un dimanche d’automne à Odéon, il pleuvait, j’avais fêté mon anniversaire une semaine plus tôt. La situation se dessine avec plus d’acuité encore : j’étais allé voir un long métrage éminemment stupide avec mon condisciple de la Sorbonne, et nous qui avions coutume de traîner nos basques dans les salles d’art et d’essai de la rue Champollion, crûmes nous encanailler en assistant à la projection d’un film de science-fiction où les personnages arboraient le compte à rebours de leur décès sur leur bras. Snobs que nous étions, nous commandâmes du pop-corn en pensant vivre une véritable expérience populaire : « On est comme les écrivains romantiques, se convainquit mon acolyte, on va puiser le sublime dans les bas-fonds. »
Du pop-corn ! Eh bien, l’odeur du pop-corn d’alors, c’est justement celle qui, aujourd’hui, émane de mon verre de vin : la cuvée de château-chalon, sous sa jolie robe safran, cache avec espièglerie une note de maïs caramélisé. Je fais girer le vin dans le bol du Degrenne et hume obstinément : le pop-corn s’opiniâtre tandis que l’acteur bodybuildé, lui, s’éloigne. Un vague rebondissement navrant de l’intrigue chatouille encore mes neurones, ainsi qu’une exclamation dépitée de mon comparse : « C’est quoi ce bousin ? On a claqué dix balles pour ce film daubé, vraiment ? » Puis, les lanternes du présent se rallument tout à fait et noient les ultimes gouttes du passé.
Ce blockbuster est un navet, pourtant je viens d’éprouver un vif plaisir à l’avoir comme revécu. Comment est-ce possible ? Ce bonheur intense, c’est le résultat de la mémoire involontaire, de cet acte mémoriel accidentel et inconscient provoqué par l’olfaction. La science a en effet déterminé que l’olfaction entretenait un lien particulier avec la mémoire : grosso modo, odeurs et réminiscences sont traitées au sein d’une même structure du cerveau, le système limbique, contrairement aux autres sens qui sont analysés par des régions dédiées. C’est en raison de ce statut privilégié que, fortuitement, notre flair réveille parfois des souvenirs enfouis.
Or la psychophysiologie – l’étude des causes biologiques des mécanismes psychologiques – était très en vogue à l’époque de Proust : Bergson en était féru, et Maupassant avait même décrit un événement similaire dans Fort comme la mort, lorsque le héros respire le parfum d’une jeune femme au parc Monceau. C’est donc tout naturellement que le créateur de Swann a suivi cette mode pour mieux la sublimer et donner à la mémoire ses lettres de noblesse.
Somme toute, le vin, c’est ça aussi : le plaisir de se retrouver en bonne compagnie, celle de ses souvenirs. À l’instar d’un dîner à la bonne franquette avec sa mémoire, d’un apéro avec le temps. Qu’ils soient bons ou mauvais, ce sont des camarades fidèles, les convives de cette grand-messe qu’on appelle la nostalgie. Le vin, par son bouquet, sa constellation d’arômes, est somme toute comme l’annuaire où l’on inscrit les numéros de ses vieux amis. À relire un nom lointain, on se prend à ressentir de la tendresse pour celui qu’on a été et qu’on ne sera plus, comme Proust songeant aux doux séjours de Combray chez sa tante Léonie. Et si on dit souvent qu’on boit pour oublier, je dirais plutôt qu’il faut boire pour se souvenir. Car au cœur de chaque gorgée de vin, c’est un peu de temps qui passe qu’on retient.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.
© XAVIER CHAPUIS
[1] PROUST, Marcel. Du côté de chez Swann. Bernard Grasset, Paris, 1913.
