CE QUI CÈDE

Un corps.
Un corps de femme qui cherche à retrouver sa place dans sa propre enveloppe. Un corps qui se dérobe, se fige, se dissocie, cède parfois sans consentir.

Ce qui cède, de Lou Tsatsas, s’inscrit dans une lignée de textes qui abordent les violences sexuelles à la première personne, et dans lesquels l’écriture ne cherche pas seulement à raconter un fait, mais à en restituer les ondes de choc. On peut penser à Triste Tigre de Neige Sinno, par la radicalité du geste littéraire et le refus de l’euphémisme. Mais là où Neige Sinno met son histoire à l’épreuve de la réflexion, Lou Tsatsas écrit au plus près de l’expérience vécue, de l’intérieur du corps qui a cédé.

Il y a d’abord la rencontre avec Abel, pseudonyme derrière lequel la narratrice découvrira Salim Berrada, condamné pour des viols et des agressions sexuelles commis sur plusieurs femmes rencontrées en ligne. Une rencontre qui, en apparence, ne relève pas de la violence. Et c’est justement ce qui la rend vertigineuse : elle fait remonter tout ce que la narratrice avait enfoui, non pas un traumatisme isolé, mais une sédimentation de violences plus anciennes, plus diffuses, longtemps mal nommées. Comment se reconnaître victime, d’ailleurs, lorsque rien, en apparence, ne correspond à l’image que l’on s’en fait ?

C’est ainsi que le livre refuse la logique de l’événement unique. L’un de ses gestes les plus forts. Par un jeu de retours en arrière, Lou Tsatsas montre comment l’acquiescement peut devenir un réflexe de survie appris très tôt, parfois dès l’enfance, avant même que la conscience ait eu le temps de protester. Le texte ne progresse pas vers une révélation. Il progresse vers une reconnaissance. Toujours partielle. Toujours recommencée.

Le titre condense cette tension. Céder n’est pas consentir. Mais que signifie céder ? Le corps ? La volonté ? La mémoire ? Ou quelque chose de plus ancien, transmis, génération après génération, autour de ce que les femmes ont appris à accepter et à appeler normal ?

C’est dans la confrontation avec la mère que le livre touche à quelque chose de particulièrement juste. Deux femmes qui ne disposent pas des mêmes mots pour une même violence. Ce que la fille commence à nommer viol, la mère a peut-être appris à l’appeler devoir, ou simplement ce qui arrive. Le texte ne tranche pas. Il donne à voir cet écart générationnel dans toute sa douleur, sans jamais instruire de procès. Et c’est aussi ce qui le rend bouleversant.

L’écriture, elle, ne cherche aucune distance élégante. Les phrases s’allongent, se précipitent, reviennent sur elles-mêmes. Les répétitions martèlent la peur, la honte, la colère. Le vocabulaire est cru, sans souci de pudeur stylistique, non pour choquer, mais pour rendre aux mots leur matérialité, celle-là même que les discours polis contribuent parfois à effacer. C’est une langue qui ne nous laisse pas regarder tranquillement : sa force tient aussi à l’inconfort qu’elle impose. Elle nous place au plus près d’un corps qui ne sait plus toujours comment habiter sa propre vie.

Et pourtant, au milieu de cette langue heurtée, il y a la danse, et il y a le dire. Danser pour ne plus penser. Pour sentir son corps autrement. Pour retrouver le mouvement quand la peur voudrait l’immobiliser. Danser malgré les mains qui s’attardent, malgré l’injonction silencieuse faite aux femmes : ne danse pas trop fort, ne sois pas trop sensuelle, ne donne pas l’impression de chercher. Dire, aussi : dire à Nathan, dire à Julie, nommer enfin qui était vraiment Abel. Deux gestes de même nature, en somme, l’un et l’autre une reconquête. Un corps qui a été regardé, pris, utilisé redevient un corps qui choisit de bouger, de parler, d’exister à nouveau selon ses propres termes.

Le mouvement de la parole referme le texte avec une grâce toute particulière. Au début, une journaliste qui ne la connaît pas s’adresse à elle pour recueillir des détails sur sa rencontre avec Abel, une sollicitation qui, plutôt que de la considérer comme une victime, semble presque exiger qu’elle en apporte la preuve. À la fin, elle pense confier son propre texte à sa sœur, qui pourra le faire sien, le porter, le déclamer. Cette parole n’a pas encore atteint les autres. Mais quelque chose a changé : désormais, cette histoire est la sienne. Elle existe par ses mots et peut commencer à circuler.

Ce qui cède est un texte court qui ne se lit pas vite. Il reste dans le corps. Il dérange, mais avec une justesse rare. Il donne des mots à ce qui, longtemps, n’en avait pas.

Et il pose, sans jamais le formuler comme une accusation, une question si juste : à quel moment une femme apprend-elle qu’elle doit céder ?

Peut-être est-ce là que se trouve la force du livre : dans cette recherche obstinée de ce qui est vrai, afin que le corps puisse enfin cesser de céder et recommencer à danser.

 

TSATSAS Lou, Ce qui cède, Éditions Double Ponctuation, 10 septembre 2026, 228 pages, 12 €.

© SANDRINE LESEUTE VASSEUR

 

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