DANS L’ABRI ANGLAIS

mare eau bassin

Dans l’abri anglais

En revenant dans le village anglais de son adolescence, Laurence Werner David rouvre les photographies et les souvenirs de vieux étés outre-Manche, longtemps restés pour elle l’image d’un refuge intérieur.

Des chambres, des routes humides, des enfants couchés dans l’ombre. Des voix derrière les murs. Des jardins froids, des estuaires, des fenêtres encore allumées dans la nuit. Très vite, Dans l’abri anglais installe son climat : quelque chose de spectral, d’ancien, qui semble revenir de très loin.

Le livre de Laurence Werner David avance par nappes de mémoire et reprises d’images. Les poèmes procèdent par réapparitions : mêmes paysages du Nord, mêmes maisons traversées de présences, mêmes silhouettes d’enfants, mêmes voix qui continuent de circuler dans les pièces longtemps après les départs.

Le titre demeure ambigu jusqu’au bout. L’abri protège autant qu’il enferme. Les maisons du livre ne sont jamais paisibles. Elles retiennent quelque chose : une peur ancienne, une fatigue, parfois une violence sourde. Les fenêtres, les couloirs, les chambres d’hôtel ou les cours d’école deviennent peu à peu les éléments d’une architecture intérieure hantée.

L’Angleterre du titre importe tout autant. Non comme décor mais comme imaginaire : jardins, domaines, froids, paysages humides, enfance enfermée dans de grandes demeures. Le livre travaille un gothique discret, presque diffus, sans jamais tomber dans l’effet. Même la belle couverture de Valérie Sonnier — ce bassin noir absorbé dans une étendue d’eau pâle — semble contenir tout le recueil : une surface calme autour d’un vide.

Les motifs reviennent avec insistance : l’eau, les arbres, les os, les draps, les routes, les bêtes, les chambres. Laurence Werner David compose moins des scènes qu’un paysage mental continu. Certains poèmes donnent l’impression de traverser des pièces encore habitées par leurs anciennes voix.

La section « Mères » déplace soudain le livre vers quelque chose de plus nu. Des vers comme:

« J’ai vécu dans la confusion d’une mère »

ou :

« Ces mères changeaient de forme »

ouvrent une matière plus intime, mais là encore sans confession directe. Tout demeure déplacé dans les lieux, les corps et les images. Le recueil ne réduit pas l’enfance à un simple récit explicatif. Les souvenirs restent fragmentaires, instables, parfois presque irréels.

Laurence Werner David travaille une phrase coupée, respiratoire, souvent suspendue au bord du silence. Beaucoup de poèmes semblent hésiter entre apparition et effacement. Quelque chose se retire constamment du texte au moment même où il devient visible.

Et pourtant, quelque chose résiste constamment dans le livre à l’effacement total. Une attention aux corps, aux souffles, aux présences les plus fragiles traverse ces pages hantées. Même dans les chambres fermées, les jardins noyés de pluie ou les paysages d’estuaire, le texte conserve une forme de chaleur presque secrète.

Dans l’abri anglais : cette manière de laisser subsister, sous les ruines de la mémoire, quelques signes ténus de continuité humaine.

Ce qui demeure après lecture tient moins du récit que d’une sensation persistante : celle d’avoir traversé des maisons encore vivantes. Laurence Werner David construit ainsi un recueil où paysages, voix et architectures deviennent les surfaces sensibles d’une mémoire qui continue de respirer sous les ruines.

Laurence Werner David, Dans l’abri anglais, Dans l’abri anglais – LansKine , parution mai 2026, 64p., 13 €

Sophie Carmona

Mai 2026

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