Olivier Larronde, un poète béni…
On évitera de réduire à l’éternel sobriquet de poète maudit cet adolescent aux traits d’ange semblant toujours vouloir le rester. Olivier Larronde était un poète acrobate de l’écriture. Hermétiques et précieux, alchimie du langage, ses textes ont su troubler la poésie conventionnelle. Reconnu, porté aux nues par le clan des artistes d’après-guerre, ses intimes, on sait peu de choses de lui, sauf que ses mots ont déluré la langue française. Il nous reste une admirable poésie méconnue, méritant de figurer au programme des manuels scolaires.
Olivier Larronde naquit le 2 août 1927 à La Ciotat d’un père journaliste à L’Intransigeant, Carlos Larronde, un des premiers créateurs en radiophonie, et d’une mère férue de spiritualité. À sa naissance, la muse Érato dut lui murmurer à l’oreille de douces odes rimbaldiennes, et Dionysos lui insuffler dans l’esprit celui du vin et de la folie de vivre.
La famille vit dans une demeure bourgeoise aménagée avec goût au coin de la rue de Bellechasse et du boulevard Saint-Germain. L’atmosphère familiale empreinte de spiritualisme y est intense, riche de connaissances, diverse en philosophie, disserte en poésie.
Le père qui donne le goût de bien écrire et de bien lire à ses enfants est ami de Claudel, de Milosz, le poète lituanien dont l’œuvre connut un véritable rayonnement vers 1920, et Honegger compositeur suisse. Tous intimes de la maison. Olivier et Myriam, enfants choyés et écoutés de leurs parents, sont d’une rare précocité, bercés qu’ils sont par les belles lettres.
Sa jeune sœur Myriam, compagne d’enfance, a aussi été inspirée par les muses, elle tient un journal, écrit des poèmes, joue une pièce à la radio, Le Parasite bleu. Olivier aime sa sœur d’un amour pur, admiratif. Il dit d’elle que sa capacité de création est supérieure à la sienne. Mais elle meurt jeune, à 14 ans, dans la détresse totale de son frère. Comme si les jeunes génies n’apparaissaient sur Terre que pour emplir un instant de nectar les esprits, et en mourir après. Elle restera pour Olivier son seul amour. Il ne s’en remettra jamais. Dans le doux rêve feutré de l’enfance s’impose une fracture à l’osmose artistique et étrange de cette famille, la mort du père en 1939, puis la débâcle. La confiscation brutale de ce père de toutes les connaissances, lisant à haute voix des contes, des poèmes, est d’une absurde réalité pour Olivier qui n’a que 12 ans. Aux dires de ses proches, il restera couché un mois durant, terrassé par une crise de désespoir, hurlant son père dans la nuit.
La famille est éclatée. Sa mère part habiter Marseille où elle sera libraire et Olivier entre à l’âge de 15 ans dans un collège de Maristes, dont, écœuré, il s’échappe vivement. La lettre à sa mère rend compte de sa détermination et de son profond état de tristesse : « …étant absolument incapable d’assimiler sans vomissements ce tissu de monstruosités et de balourdises qui forment l’enseignement classique, que je ne peux ni ne veux accepter la moindre transaction avec mes convictions, mes sensations, la moindre transaction avec moi-même (…) Je suis fermement décidé, quoi qu’il en découle, à ne pas poursuivre mes études… Je te demande pardon de toutes les douleurs et de tous les sacrifices que je t’ai coûtés, et je te supplie de ne pas me retirer ton amour, parce que je suis malheureux. Olivier. » Madame Larronde s’incline. Olivier se réfugie à Saint-Leu-la-Forêt chez son grand-père, un amiral bordelais, qui peint des tableaux naïfs et vend ses vins. Cet homme instruit et bon vivant sera l’unique compagnon d’Olivier pendant toute une année. Ses maîtres en poésie sont Ronsard, Rabelais, Maurice Scève, Jarry, Mallarmé, Nerval, Baudelaire et Rimbaud. Comme l’écrira Jacques Baratier : « Contrairement aux enfants de son âge, ce « cancre » les aura vraiment lus et compris ». Il lit, il lit comme on se saoule. C’est de cette manne poétique que l’érudit Larronde fait éclore les poèmes de son premier recueil : Les Barricades mystérieuses.
Olivier est d’une beauté d’ange déchu, déchaîné, plein de vie et de rires, son regard rêveur aux accents sombres vous scrute avec malice derrière les boucles blondes, un Rimbaud réincarné. À 16 ans, en 1944, d’un train pris sans billet, il débarque à Paris. Par l’intermédiaire de Cocteau, il est présenté à Jean Genet et à Pablo Picasso. Cocteau écrira : « Sitôt traversés le poème et la zone qui le prolonge, M. Larronde retrouve son aspect de mauvais élève, aspect favorable aux rieurs qui ne savent pas que le drame du poète consiste à vivre déséquilibré mortellement entre le fait d’être invisible et d’une visibilité d’autant plus funeste. ».
Pour les créateurs de la Haute Couture, Olivier Larronde est le partenaire idéal ; son aspiration à l’armature parfaite du poème est une réplique brillante de l’harmonie de la coupe. Dior, avec sa première collection et sa ligne « Corolle », acquiesce à la métaphysique du poète ; entre Olivier Larronde et Coco Chanel s’établit une communauté de sentiments ; son univers résonne avec celui d’Elsa Schiaparelli. Surnommé le « Prince de Saint-Germain », riche, beau, et d’une facture souveraine dans l’art du vers, il est l’astre du quartier. Il réussit la conjugaison entre l’anticonformisme et le luxe. Ce rang de prince alimente sa production poétique. Ses textes sont ciselés comme l’on ferait de bijoux. Grâce à son confort financier, il peut se permettre de refuser les compromis éditoriaux. Il publie peu, mais chaque livre est rare par son élégance. Il fréquente les salons parisiens : l’hôtel de Florence Gould où se tiennent chaque semaine les fameux « Jeudis », c’est là qu’Olivier Larronde recevra l’adoption de ses pairs de la NRF ; il recevra la protection de Marie-Laure de Noailles en son hôtel où l’on entretient la filiation entre aristocratie et marginalité extrême.
Jean Genet, admiratif de ce jeune homme, le présente à Marc Barbezat pour la publication des Barricades mystérieuses, qui lui ouvrira les pages de l’Arbalète. La sortie de ce recueil attirera l’attention de Michel Leiris, de Raymond Queneau. Il fera la connaissance de René Char, Lucian Freud, Francis Bacon, et fréquente le milieu littéraire parisien où il ne laisse pas indifférent. André Pieyre de Mandiargues dira de son œuvre qu’elle est « royalement moderne ».
Son second recueil de poèmes, intitulé Rien voilà l’ordre, anagramme de ses nom et prénom, paraît en 1959, illustré de trente et un dessins d’Alberto Giacometti. Gaston Bachelard, à qui Olivier Larronde envoie ce dernier ouvrage en 1959, écrit au jeune poète, le 6 juin de la même année : « Ah ! que la pensée est belle quand on lui trouve des images. J’en suis convaincu maintenant : les images poétiques sont les réalités premières. ».
Le monde change. Et ceux-là mêmes qui l’avaient encensé s’éloignent de lui. Il ne veut pas adapter sa versification au siècle devenu aride. Il est de plus en plus sujet à des crises d’épilepsie qui le font se réfugier dans l’opium, dans l’alcool, et les salons ne lui ouvrent plus leurs portes ; on ne supporte plus ses scandales, ses dérives incohérentes nées de l’ivresse. Il s’exile malgré lui, car la disgrâce est fatale. Le milieu littéraire se désintéresse désormais de ce poète devenu embarrassant et déconcertant.
Les milieux interlopes du Nord de Paris, Pigalle, la Goutte d’Or ont remplacé les hôtels de luxe. C’est le quartier de Jean Genêt ; le QG d’une cour souterraine. Ce ne sont plus les mêmes protections, là on partage le pain des parias, et Olivier Larronde y cache ses addictions.
Il erre dans les bars parisiens, en compagnie de son ami Jean-Pierre Lacloche. Ils sont inséparables, affamés de désirs, et mènent tous deux une vie de bohème et de dilettantes. Lacloche est son compagnon, peut-être son amant, mais celui-ci s’en défendra plus tard, ne voulant sans doute pas entacher la poésie de son ami dans cette époque rétrograde teintée d’homophobie. Jean-Pierre Lacloche soutient et subvient aux besoins d’Olivier Larronde le restant de sa courte vie. Une chose est certaine, sa fidélité accompagne Olivier Larronde au-delà de la mort, car il lui trouve une concession au cimetière de Samoreau, aux côtés de Stéphane Mallarmé. Olivier Larronde meurt le 31 octobre 1965, à l’âge de 38 ans. Jean-Pierre Lacloche rejoint son ami dans la même tombe en 2006. Angelo Rinaldi écrivit en 1980 : « On s’apercevra dans trente ans qu’il était aussi important que Rimbaud. ».
© Clo Hamelin
Dans ces linges, ô mer, nous nous désenlaçâmes
Ces linges orageux où préparent un lit
Les derniers courants d’air. A l’heure où se déplient
De sombres paravents, au travers de mes larmes,
Saurai-je reconnaître aux cendres les contours
D’un ciel d’après-dîner. Votre sel sur ma peau
L’impénétrable écorce !
Ainsi qu’aux froides tours,
Qu’un bel œil détourné perdrait toutes ses flèches,
Mer ! contre votre amant en nage sur ces linges
Rêches, dans le temps où vous rentrez vos troupeaux.
II
Riche nuit ! Si je suis hélas d’une autre étoffe,
La trame n’en est pas de vos oiseaux de mer
Mais de leurs froides proies ourdies.
Sur ces terrasses
Où vous êtes à l’aise, ô nuit dans vos bains d’huiles,
Irai-je, à chaque pas brisant des pots de fard,
Défaire le jeu des ultimes barricades
Si je n’y suis cloué par de splendides races :
La nuit sur son plateau verse un quartier d’étoile :
N’est, d’un pleur si brûlant, que le gardien de phare,
Ce sourcilleux donjon, mer, votre amant en nage.
Les barricades mystérieuses
Marc Barbezat éditeur, 60150 Décines, 1946
Les barricades mystérieuses
Rien, voilà l’ordre
L’arbre à Lettres
L’Ivraie en ordre
