UN AIR DE BARTLEBY

Le Rat de bibliothèque Bartleby
Le Rat de la bibliothèque, Carl Spitzweg, 1850

UN AIR DE BARTLEBY

Il fut un temps qui peut nous paraître très lointain, un temps où n’existaient ni photocopieuses ni scanners, ni fax ni courrier électronique et où des êtres besogneux penchés sous la lumière trouble de bureaux mal éclairés, voutés sous le poids de leur insignifiance, se livraient, imperturbables, à la plus obscure des besognes, la copie. Derniers dans l’ordre des fonctionnaires et des petits employés, assis parmi les assis, ronds de cuir parmi les ronds de cuir, ces hommes, ou plutôt ces cloportes exerçaient leur mission, impavides et circonspects, à l’abri des tentations de l’ironie et de l’autodérision, dans les cabinets d’avocats, les études de notaires, les ministères. La copie à laquelle ils s’astreignaient n’avait rien d’un art noble et ce malgré la méticulosité admirable et la haute précision mobilisées à cet effet. Leur art, pour peu que l’on puisse utiliser ce terme, résidait dans la copie servile, la plupart du temps mécanique, en un certain sens, inhumaine. Rien donc de la copie artiste du calligraphe ou de l’enlumineur. Non, ici, il s’agit de la copie purement administrative, exercée dans un espace strictement administratif, avec du papier administratif et de l’encre supérieurement administrative. Dans le bureau où suinte l’existence, ces moins que rien — pourtant si humains, occupés à porter sans fin leur croix ridicule en attendant la retraite et la mort —, ce sont eux qui notent ce que dit la loi.

Sous la férule d’un chef de service, lui-même secondé par un bataillon de sous-chefs, le copiste du XIXe siècle, contemporain du développement de la société industrielle, du capitalisme et de la bourgeoisie triomphante, sert sans broncher. Peut-être sera-t-il un jour lui aussi chef de service ?

Le plus souvent célibataires, sans velléité de vie affective, ils s’emploient à détourner leur peu de libido dans le geste répétitif qui leur donne un soupçon de vie et qui, sans laisser la moindre tache, fonde leur quasi-inexistence à la force du poignet.

Ces personnages — car ce sont de beaux personnages, indéniablement — ont eu leur heure de gloire. Le siècle qui a vu naître Charles Bovary et monsieur Prudhomme a assisté à leur triomphe sous la plume des auteurs dits réalistes. Le roman et la nouvelle furent leur territoire privilégié. Certains, tel le Bartleby de Melville, accédèrent à la célébrité. D’autres sont restés tapis dans l’ombre, pliés sous le fardeau des registres et des pupitres.

Exposés à la mesquinerie, la jalousie, la petitesse, ils offrirent de formidables modèles aux contempteurs de la bêtise. Flaubert, Gogol et Maupassant ont su animer ces marionnettes, passagers dérisoires de l’humaine condition, bourgeois sans médailles, rejetons d’une société prétentieuse et ridicule.

Ils n’ont pas lu Kafka, et pour cause. Nulle métamorphose ne justifie leurs gesticulations mesquines. Stupides et pitoyables par essence, ils relèvent de cette magnifique bêtise qui ferait rougir de jalousie monsieur Homais, l’apothicaire d’Yonville.

Ce petit essai est une invitation à entrer dans les bureaux d’une compagnie un peu particulière et ainsi découvrir, accrochés à leurs porte-plumes, quelques-uns des plus beaux spécimens d’une engeance spécialement bien représentée dans les Lettres. Puisse Dieu leur accorder, par-delà leur infinie misère, une once de grandeur.

Litanie des copistes

Ce ne sont pas des comptables, non, ils ne tiennent pas seuls des livres de comptes. Ce ne sont pas des contremaîtres, ils ne dirigent pas d’ateliers. Ils ne prennent pas d’initiatives. Ils copient, tout simplement. Ils n’ont aucun désir, sinon de copier encore et encore. Ils ne donnent ni ordres ni conseils. Ils n’inventent rien, n’imaginent rien. Ils copient, encore et toujours, ils copient à la plume, en script, en cursives, En simple, double, voire triple interligne, sur des registres et parfois sur papier libre. Ils copient toujours et encore, chérissent les pleins et les déliés, admirent les capitales. Et affectionnent les minuscules. Avec la puissance de tous les adverbes alignés laborieusement sur le papier, ils copient, ils copient, ils copient. On ne les voit jamais, non jamais, arborer leurs manchettes en feutrine élimées par la surface sèche des buvards dans les salons dorés des réceptions mondaines, non, on ne les voit jamais. Ils ignorent la ligne serpentine et parfois erratique des calligraphes. Ils ne hantent pas les scriptoriums. Ils n’affectent pas la pose hiératique du scribe penché sur ses tablettes de buis. Ils n’ornent pas, n’enjolivent pas, n’enluminent pas. Ils copient, mécaniques, voutés comme des marionnettes brisées, des bordereaux, des récépissés, des duplicatas, des procès-verbaux, des règlements intérieurs et des lettres de crédit. Ils copient sous la lampe et la férule du chef, copient, copient, copient jusqu’à l’heure de la retraite, creusant leur trou avec obéissance, prolétaires des chiffres et des lettres à l’insignifiance princière,

Daniel Kay

Volet 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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