UN AIR DE BARTLEBY
2e volet
Post-it
Ça impressionne, papier carbone
Serge Gainsbourg, Les p’tits papiers
Un employé d’État civil _ C’est en copiant son propre acte de naissance qu’il prit conscience, échappant pour une fois à l’illusion de la mécanique existentielle, de la preuve irréfutable de l’existence du temps.
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Copier, à en perdre la raison.
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Il faisait tout ce qu’il pouvait pour s’inventer de la copie.
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« Il s’était approché d’une autre table consacrée à un choix de livres de poche. Tout de suite, il a été attiré par la couverture. Un vieux bonhomme grimpé sur une échelle de bibliothèque, devant un immense mur de livres. » C’est ainsi que Philippe Delerm nous présente la rencontre de son personnage, monsieur Arnold Spitzweg, avec le roman de Melville.
L’illustration de couverture — en fait, de l’édition de Bartelby en collection Folio — reproduit un détail d’un tableau du XIXe siècle, Le Rat de bibliothèque, un plan resserré sur un vieux bibliomane plongé de manière quasi hypnotique dans sa lecture. Il s’agit d’une œuvre du peintre allemand, botaniste, pharmacien et caricaturiste, Carl Spitzweg — eh oui, ces deux-là, Arnold l’employé de bureau et son homonyme artiste, étaient faits pour se rencontrer ! — le principal représentant de la période Biedermeier, sorte de romantisme tardif penchant vers un retour à l’ordre bourgeois. En fait, le portrait de l’amoureux des livres rappelle, par ses thèmes et ses symboles, sa dialectique du tout et du fragment, de l’intérieur et de l’extérieur, du monde réel et celui du rêve, l’imagerie romantique alors que cet homme plongé dans la forêt des signes et menacé par les puissances de l’ombre est croqué par un ironiste malicieux dans un art légèrement décalé proche de la caricature. Un personnage à la Daumier ressentant la nostalgie des espaces mystérieux de Caspar David Friedrich, en quelque sorte.
On peut comprendre aisément ce qui attire le personnage du roman. On peut également se dire que cette couverture est peut-être le choix le plus juste que l’on puisse faire dans l’idée, certes un peu incongrue, de donner figure à cet homme qui échappe à toute tentative de figuration. Bien sûr, Bartleby est plus jeune que l’amateur de livres, bien entendu nous savons que, lui, ne lit pas. Mais n’est-il pas le frère en esprit de ce fantôme qui hante la bibliothèque ? Ce mur de reliures que le vieil homme affronte dans un clair-obscur de la bibliothèque n’est-il pas le double romantique du mur froid de l’immeuble de Wall Street que Bartleby reste contempler des heures, comme prostré ? Cet étrange stylite, perché sur son échelle, n’est-il pas un cousin du scribe qui campe, imperturbable, dans le bureau du notaire. Étranger, foreigner, heimatlos, c’est toujours lui, encore et encore, l’autre, le même. Ah Bartleby ! Ah humanity !
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Ce copiste ne recopiait que des fac-similés.
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Dans l’Académie des copistes, pas de place pour les plagiaires.
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Histoire vraie_ Un jour, au saut du lit, il s’aperçut qu’il était devenu chef de service. Un beau chef de service plein d’avenir et au traitement permettant presque d’envisager le mariage. Un chefaillon galonné à la redingote et à la mine impeccables, fier comme un zeugma sous la plume d’un écrivain décadentiste. Il aurait voulu être heureux, remercier la providence, mais c’était trop, trop pour ses frêles épaules.
Lorsqu’il s’aperçut que ce n’était en fait qu’un mauvais rêve, soulagé, il se rendit au bureau, ce matin-là, le sourire aux lèvres, enclin à copier encore et encore comme un galérien enivré qui ne craint plus ni la fatigue ni le fouet.
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Un virtuose de l’encrier.
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Il refusait d’être publié, affirmant que pour lui, l’édition n’était que de la copie dégradée.
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Il repérait dans les actes notariés et les notes de frais toutes les coquilles qu’il y pouvait trouver puis les recopiait fidèlement dans un cahier avec un sentiment de toute-puissance.
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Sa vie tenait à une rature.
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Toutes les nuits, il rêvait de recopier la lettre de démission de son chef de service, la recopier avec des manières d’orfèvre, dessinant chaque virgule avec l’art d’un Michel-Ange bureaucrate.
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Délie tes ratures.
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Copie qui tu es !
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Les copistes, ces êtres grotesques, bouffons sans roi, englués dans la soupe d’une existence sans joie, cacheraient-ils malicieusement, un élan secret vers le sublime ? Nous pouvons, certes, en douter. Mais il est aussi vrai que nous n’en saurons jamais rien.
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Le Pierre Ménard de Borges, l’auteur français du XXe siècle qui écrit mot après mot le Quichotte est, véritable créateur, l’anti-copiste par excellence.
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Un lipographe_ Au bureau, il vaquait journellement à sa besogne en omettant sciemment la lettre e.
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Encrier, encrier, mon beau souci !
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Les scriveners notaries, en Angleterre et au Pays de Galles, sont des sortes de supernotaires polyglottes. On pourra remarquer la redondance. En effet, le latin notare, c’est-à-dire « consigner », au sens de produire des actes authentiques, passe par l’action de scrivere.
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Après des années de bureau, il avait fini par prendre des buvards pour des serviettes de table.
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Ne pas confondre nos cloportes avec les copistes qui plantent leur chevalet le dimanche au musée devant les chefs-d’œuvre de Vélasquez, Rembrandt ou Titien et rêvent de devenir un jour les Vélasquez, Rembrandt ou Titien de leur temps. Leur devise : copier pour s’affranchir, imiter pour s’émanciper. Je copie donc je serai.
Daniel Kay
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