Pourquoi l’affaire Thélyson Orélien n’est pas une affaire.
(selon moi)
Il fallait s’en douter que cela viendrait éclabousser les écrivains, qu’un auteur ayant du succès serait pris les doigts dans le pot de confiture. Et avoir les doigts dans la confiture, ce n’est pas bien grave, du moment que l’on ne tache pas ses vêtements.
Je souris.
Pour moi, cette affaire ne peut donner lieu à un vrai débat serein sur les rapports entre l’écriture littéraire et l’IA. Déjà, parce que c’est une affaire, que tout le monde a son avis, et que les cordes sont déjà sorties pour les uns, quand les autres veulent continuer à y croire. Parce que le lynchage n’amène rien de bon. Parce que les arguments avancés dépassent le cadre de l’écriture, de la littérature.
Parce que le soupçon empêche le débat.
Parce que son éditeur, Grasset (et donc Nora, qui était encore aux manettes au moment de la prise de décision de la publication de ce roman) est pris, lui, les deux mains dans le pot de confiture. Il était au courant, des risques au moins, et s’il a publié, c’est que finalement, lui, Nora, n’était pas un si bon éditeur et on devait le virer.
Parce que l’on parle d’argent, de succès, et tout cela rend fou – de tous les côtés.
Parce que…
L’intertextualité, la citation ont été étudiées et analysées, finement, par Bakhtine, Kristeva, Sollers, Barthes, Genette, Antoine Compagnon, et j’en passe. C’est devenu un procédé littéraire, qui a créé de grandes œuvres. Les Chants de Maldoror, pour ne citer qu’eux.
Mais l’IA… nous restons plantés devant cette machine, comme des bœufs devant le couteau du boucher. Et nous ne savons que crier. Comme si le cri était de la pensée.
Alors, il faut se retrousser les manches, faire bouger ses méninges. Et je crois comme Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature en 2018, que : « Contrairement aux craintes que l’on peut avoir, je pense que nous, les écrivains, en raison de la spécificité de notre métier, serons parmi les premiers à nous rapprocher étroitement des outils de type IA. Je me suis abonnée à la version la plus avancée et la plus complète d’un modèle de langage et je suis parfois profondément stupéfaite de voir à quel point il élargit les horizons et approfondit la pensée créative. »
« En raison de la spécificité de notre métier », qui est avant tout de travailler la langue, pas de créer de jolies intrigues, nous devons nous confronter à l’IA, avec l’IA.
Je ne dis pas écrire avec l’IA, et lui laisser les pleins pouvoirs, mais elle est un langage, une langue, et celle-ci, nous devons la penser. Il y a de la stupéfaction, et quiconque a utilisé cet outil n’a pu que ressentir cette stupéfaction. Mais nous devons la dépasser et ne pas nous laisser arrêter, par celles-ci : la stupéfaction et l’IA.
Ce sera le seul moyen de ne pas être débordés et de continuer à être supérieurs à la machine.
Et petite remarque en passant, on reproche au livre de Thélyson Orélien de ne pas être humain, car écrit par l’IA ; mais le plus gros succès de librairie, La Femme de ménage, avec sa structure classique, son vocabulaire basique, me semble bien moins humain… et surtout, il prend les lecteurs, lectrices pour des imbéciles, ce qui me paraît mille fois plus grave que de s’être servi de l’IA pour écrire son roman.
©Emmanuel Regniez
