TRAM·ES: POÉSIE DANS LA VILLE

miroir

À l’heure où la poésie reste encore discrète, le recueil TRAM·ES, tout juste publié par les Éditions du Bunker, propose une voie différente: faire circuler les poèmes au cœur même de la ville. Plus qu’une anthologie, cet ouvrage collectif s’inscrit dans une démarche artistique vivante qui cherche à reconnecter l’écriture au réel.

Vers libres, prose poétique, écritures visuelles : la diversité des formes témoigne de la vitalité de la création contemporaine. Mais ce sont surtout les poèmes eux-mêmes qui donnent au recueil sa densité. Certains saisissent des instants très concrets — une rue, un trajet, une lumière, un arrêt — quand d’autres s’attachent à des sensations plus diffuses, des présences, des absences ou des déplacements intérieurs. On y croise des fragments de quotidien, des gestes simples, des observations fines, mais aussi des tensions, des manques, des zones de friction. La ville n’y est jamais décorative : elle est traversée, éprouvée, parfois contestée.

Le recueil s’ouvre d’ailleurs avec un texte de Julien d’Abrigeon, qui pose la question de la ville comme espace commun. Entre usages, contraintes et partages, il interroge ce qui appartient à tous — rues, bancs, passages. Cette ouverture donne une orientation : celle d’une poésie attentive aux formes concrètes de la vie urbaine, à ses rythmes, à ses limites et à ses contradictions.

Ensemble, les textes composent une constellation de voix singulières. Certains poèmes retiennent le regard par leur brièveté alors que d’autres prennent plus d’espace, installent un rythme et une respiration. Cette diversité crée une circulation entre les textes eux-mêmes comme autant de trajets possibles à travers la ville. Chaque écriture propose sa manière d’habiter la ville ou de s’y perdre.

Le titre — TRAM·ES — condense cette dynamique. Il évoque à la fois les lignes du texte et celles des réseaux urbains : trajets, croisements, bifurcations. Cette double lecture ne reste pas abstraite. Plusieurs poèmes sont appelés à quitter le livre pour apparaître dans l’espace public, sous forme de fresques murales. Inscrit dans le projet « Poésie dans la ville », l’ouvrage dépasse ainsi le cadre éditorial pour investir les murs, les quartiers et les regards.

Ce déplacement — du livre au mur — transforme aussi notre rapport au poème. On ne le cherche plus : il nous trouve. Il s’impose, se traverse, se capte au vol. La lecture devient fragmentaire, mobile, liée au moment et au lieu. TRAM·ES ne propose pas une réponse, mais une expérience : celle d’une poésie en mouvement, inscrite dans les flux du réel.

Cette logique se prolonge jusque dans l’objet lui-même. La couverture miroir capte ce qui l’entoure. Le lecteur y aperçoit son reflet, un fragment de lieu, une lumière, un passage.

Avec ce projet, les Éditions du Bunker esquissent une cartographie sensible de la ville — une trame de voix qui relie les individus autant que les espaces. Une invitation à lever les yeux, à ralentir, à prêter attention à ce qui, souvent, passe inaperçu.

Et derrière cette impulsion, il y a un geste éditorial profondément incarné. Avec TRAM·ES, Hélène Lécot ne se contente pas de publier : elle accompagne, elle écoute, elle relie. Son travail fait place — aux textes, bien sûr, mais aussi à celles et ceux qui les portent. Il y a là une attention, une confiance dans les voix émergentes et une manière concrète de penser la poésie.

Une présence discrète, mais essentielle, qui donne au recueil sa cohérence et sa chaleur.

 

TRAM·ES, Les Éditions du Bunker, parution le 9 avril 2026, 162 pages, 15 €.

https://www.editionsdubunker.com

Sophie Carmona

 

 

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