LA LEÇON DE SARRAUTE
Les premières chaleurs de l’été se sont invitées, un peu lourdes et impolies, à l’instar de passants qui auraient eu vent d’une fête en entendant de la musique retentir par la fenêtre béante du mois de mai. Quoique ne frayant guère avec le Nouveau Roman, je suis penché sur Les Fruits d’Or de Nathalie Sarraute : ses œuvres, en fait de textes austères suivant mécaniquement un protocole de dépouillement, relèvent d’un véritable sens de la langue et d’une intelligence à nulle autre égale. En témoigne ce paragraphe, que je parcours plusieurs fois pour m’en imprégner durablement, comme on goûte un grand vin pour en apprécier la longueur :
Moi, c’est de cela que je me suis emparé d’abord, c’est cela qui m’a guidé : cet air qu’ils ont de vouloir se tenir à distance, de trôner quelque part très haut sur les cimes, dans les nuées où, de temps à autre, à la faveur de brèves éclaircies, on peut les apercevoir, échangeant entre eux […], d’un sommet à l’autre, d’à peine perceptibles signaux[1]
L’arrogance – que dis-je ! –, la superbe mandarinale décrite par l’autrice recèle quelque chose d’aussi séduisant que repoussant. Il est en effet aisé de se laisser tenter par l’orgueil quand on s’intéresse à un art ou on juge une production, de se croire dans le secret d’une aristocratie, de s’imaginer la cour d’un héritier, le gratin d’un hypothétique dauphin. Il est de même facile d’admirer les fats et de les singer. Mais il est ô combien difficile d’être naturel dans le cercle des vaniteux. Le courage ne serait-il pas précisément d’oser être soi-même avec les autres ? D’être un néophyte parmi les prétendus sachants ?
Après notre découverte inopinée de la réduction, mon condisciple de la Sorbonne et moi avions humblement décidé, ou peu s’en faut, de nous instruire en nous inscrivant à un cours d’œnologie. L’établissement qui accueillit notre modeste curiosité était encastré dans une quasi impasse, espèce de boutique ou d’opération commerciale quelconque, n’eût été son objet : enseigner le fruit de la vigne.
Dès le seuil, on nous reçut du faîte d’une étrange négligence, mâtinée de rires que je devinais sournois. Ce n’était pas tant de la condescendance qu’un amusement désobligeant. On nous installa sur une table au fond avec une dizaine d’impétrants, devant des verres maculés de traces. Mon ami le fit remarquer, ce à quoi on rétorqua, sous prétexte de facétie, que le bac pour la plonge était dans la pièce d’à côté.
Tous pouffèrent.
La leçon à proprement parler débuta par des diapositives bâclées, des slides vaguement commentées, et d’aucuns hochaient la tête en signe d’approbation, comme s’ils voulaient montrer qu’ils savaient déjà. Les simulacres de connaissances se tutoyaient, on s’épanchait de « oui, le chardonnay meursaulte » ou « c’est un vin qui pinote », on avait bu et on bavardait avec le professeur en toute complicité. Les présentations théoriques étaient entrecoupées de dégustations, qui arrachaient à mon acolyte des « c’est infect » ou des « beurk » quand nos convives s’en gargarisaient.
Étonné par un tel consensus, je m’aventurai à poser une question, m’interrogeant sur le caractère acide de l’un des rouges qu’on nous avait servi. La formatrice me répondit : « Que vous voulez-vous dire par acide ? » J’étais stupéfait : je n’avais jamais songé que le mot « acide » pût prêter à confusion. Un étudiant rebondit et ajouta qu’il trouvait au contraire que le breuvage « goûtait plutôt bien ». Tous se rangèrent derrière son verdict, et ma tortionnaire me conseilla de m’entraîner à distinguer ce qu’était l’acidité : « Mangez des agrumes ! » me suggéra-t-elle en ricanant.
Mon comparse s’indigna : j’avais raison, c’était de la piquette, une petite piquette « même pas bonne en sauce », et il jura de me venger.
On disposait justement sur nos assiettes des fromages et on nous demanda si l’on arriverait à proposer les accords mets et vins idoines. L’un se précipita pour déclarer qu’il ne fallait surtout pas de rouge et fut encensé. Bien sûr, la surprise demeurait de mise, mais tout le monde était dans la confidence : fromage et vin rouge, c’était un accord d’une autre époque.
Face à cette débauche d’entre-soi, mon camarade me souffla : « Attends, je vais me fendre d’un truc. » Et il affirma plein de pompe que le sauternes se mariait « hyper bien » avec le roquefort. Un murmure ébahi traversa l’assistance. La docte sommelière annonça que c’était exact.
Et un silence pesant se fit.
« Tu vois, c’est pas dur, me chuchota-t-il tandis que la classe s’achevait, il suffit de répéter ce qu’on lit sur Internet. En vrai, le sauternes, c’est du sirop de sucre, c’est dégueulasse. »
Le vin, loin de séparer l’amateur de la masse des soiffards, de le mettre sur un piédestal comme se le figurent les cuistres, rapproche. Il n’est pas l’apanage d’une communauté, le ressort d’une élite, mais un bien commun, un langage universel. Il faut boire, dire ce que l’on pense, ne pas avoir peur car chaque sensation est si personnelle qu’elle ne peut être sérieusement démentie. Le vin est, en somme, une « chose publique », partagée, une république si l’on s’en tient à l’étymologie. Les raisins sont des fruits d’or que nulle morgue érudite, telle une pourriture grise, ne devrait flétrir. C’est « cet air qu’ils ont de vouloir se tenir à distance », comme l’écrivait Sarraute, qui caractérise trop souvent les œnophiles avertis, cette caste de buveurs qui prétendent accéder au niveau supérieur du plaisir ; cette dictature des égos. Or il n’est de distance que le vin n’abolisse : car le vin, c’est la république des égaux.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.
© XAVIER CHAPUIS
[1] SARRAUTE, Nathalie. Les Fruits d’or. Gallimard, Paris, 1963.