Red Flag
L’équilibre est peut-être un mensonge
Décalé, sarcastique ? Ces adjectifs, à peine suffisants, ne sauraient circonscrire l’imaginaire intelligent et foisonnant de cet auteur, dont la sensibilité égale l’immensité des territoires qu’ont traversés ses regards. Dans cette odyssée brève mais résonnante, Red Flag s’impose d’emblée par une énigme visuelle et symbolique. Au centre de la couverture : un flamant rose à la fois majestueux et artificiel – posé sur une chaise turquoise, dont la teinte usée s’harmonise avec un arrière-plan uniforme, encadré d’un rouge vif captivant. Ce flamant incarne traditionnellement l’équilibre, la grâce, le renouveau et un besoin urgent de renaissance, ainsi que l’acceptation de soi. Cependant, cette figure entre en tension avec le titre Red Flag, « drapeau rouge », signifiant danger, dissonance, dérapage ou déséquilibre face à la norme ? Faut-il y voir un signal d’alerte à agiter chaque fois vis-à-vis de la posture anthropocentrique dominante ? Une invitation à oser le pas de côté ? Ou alors, le reflet d’un déséquilibre entre le désir d’être soi et le désir d’être avec les autres – et contre toute attente de conformité sociale ?
Publié aux Éditions Versions Courtes sur trente quatre pages, Red Flag est l’ouvrage de Boris Okoff, enseignant et écrivain qui déploie une écriture dans laquelle l’absurde sarcastique subvertit l’anthropocentrisme. L’auteur anthropomorphise le trivial pour révéler notre interdépendance fragile avec le vivant.
Dès la première micronouvelle, l’auteur installe un décor à la lisière de l’hallucinatoire et du fictif, où son imaginaire de l’auteur confronte le lecteur à son propre rapport aux plantes − presque affectif, presque humain. Dès l’ouverture, une voix narre : « J’ai trahi les fleurs de mon balcon quand je leur parle, elles tournent la tige… Je paye le prix de mon abandon. Hier, ma femme m’a surpris. ». Absurde et décalé, ce ton sarcastique mêle délire personnel et réflexion ontologique : les plantes deviennent des amantes trahies, des compagnes réclamant fidélité. Derrière cette légèreté apparente, une chose est claire : il décentre l’humain pour replacer au cœur du récit les animaux, les plantes. Ainsi, lorsque le narrateur confie emmener son chien à ses rendez-vous, l’incompréhension qui en découle n’est pas anodine : elle illustre un glissement de confusion des référents, dans lequel l’humain devient centre du sens. L’auteur réifie son rapport au vivant pour mieux rappeler comme notre lien à l’environnement demeure précaire. Comme dans ce passage : « Sophie m’a quittée. J’ai récupéré un chien que j’emmène à mes rencards. Hier, une femme ressemblant à s’y méprendre à Sophie m’a dit que j’étais pareil à un matin napolitain, mais elle parlait de la race de mon chien dont j’ignorais le nom. » Ce quiproquo absurde, que l’on pourrait qualifier sans profondeur, pourtant, ici l’absurde sarcastique est un baume de vérité.
L’intime se dit par procuration dans certains fragments, avec une finesse incisive. Dans les fables identitaires suivantes : Leptosome I et II, une véritable ménagerie sociétale se dessine ; les regards, les jugements et les assignations catégorielles, l’individu y est constamment contraint de correspondre à un profil, à une case. « Nous avons perdu un flamant rouge la semaine dernière et vous correspondez bien au profil que nous recherchons. Pardon ? Ai-je dit. » Ce qui est frappant dans ce passage est la place accordée à la métamorphose, étroitement liée à la transformation intérieure. Leptosome est un être en manque de forme, en manque de contour, contrairement au Flamant rose, qui est un être en construction de soi. Cette transformation, certes fantastique, mais elle met en lumière une crise existentielle. À travers ce schéma narratif, l’auteur nous conduit vers une forme de réconciliation ontologique : le corps, en subvertissant les injonctions du bien-être, guérit du sabotage de l’esprit. « J’ai fait une croix sur le gainage. Plus je cherche à me muscler… Depuis l’arrêt de toute activité sportive, je me sens mieux ! » Mens sana in corpore sano est convoqué avec ironie – un esprit saint dans un corps saint. Parce que l’intériorité physique ne rachète pas la laideur et que l’effort physique déséquilibre l’harmonie de l’esprit dans le corps.
Enfin, le dernier tournant de ce voyage rappelle le dur désir de durer, malgré l’errance, le désert des quêtes intérieures, ce qui subsiste au bout du parcours, c’est peut-être une aspiration simple et vulnérable « être lu et reconnu par le plus grand nombre » – In vita.
Okoff Boris. Red Flag. Éditions Versions Courtes, mai 2026. 34 pages. 10 euros.
© Ladouce Yonban
