SEPTENTRION

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SEPTENTRION

Devient-on ce que l’on est parce qu’on nous dit ce que l’on est ou parce que nous réussissons à devenir ce que nous devons être, même si on n’entre pas dans les catégories définies et attendues ?

Cette question, un peu longue, taraude le très beau livre d’Anton Kouzemin, Septentrion.

Alsé ne peut être défini par ses parents, son père pense qu’elle est une fille, sa mère pense qu’elle est un garçon. Alsé excelle dans les arts de la cuisine, mais aussi dans ceux de la pêche. Alsé est un être extraordinaire – voire monstrueux – qui finit par faire peur à ses parents et qu’ils décident d’abandonner, une nuit, sur une barque. Alsé deviendra fille sur un bateau pirate, Alsé deviendra garçon en se mariant à la fille du Roy. Alsé deviendra fille car le capitaine l’aura décidé. Alsé deviendra garçon car le Roy l’aura décidé. Mais à chaque fois cela terminera mal pour ceux qui auront décidé pour Alsé. Non parce qu’il-elle se venge, mais parce que l’on ne décide pas de l’ordre du monde, on ne décide pas pour l’autre.

Ce beau petit livre interroge bien sûr la valeur performative du langage ; cette valeur si complexe qui nous fait devenir ce que l’on dit de nous.

Devient-on ce que l’on est parce qu’on nous dit ce que l’on est ou parce que nous réussissons à devenir ce que nous devons être, même si on n’entre pas dans les catégories définies et attendues ?

Cette question, très contemporaine, Anton Kouzemin la traite dans un conte, à la manière d’un conte, halluciné, hallucinant. Dans un style qui mélange avec habilité, et non sans humour, les phrases les plus poétiques, à celles plus directes, voire cavalières.

Texte court, texte tendu, novella, plutôt que roman, plutôt que longue nouvelle, Septentrion, par son dispositif en forme de conte, capte le lecteur qui ne sait pas très bien où il est ni ce qu’il va lire. Texte qui vire ensuite en roman maritime, entre L’île au trésor et One Piece (des marins farfelus, amusants et inquiétants). Puis ce sera le retour au conte, où le pauvre épouse la princesse – mais à chaque fois, une angoisse sourde parcourt les récits, quelque chose d’étrange semble là, prêt à jaillir. La mort du Roy, l’épidémie sur le bateau et les scènes de morts. Pour finir en un lien avec la nature, c’est-à-dire pour Alsé, en lien avec elle/lui-même.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce roman, qui sous la forme du conte, forme simple, est d’une très grande complexité, et narrative et, osons le mot, philosophique. Comment interroger notre quotidien, nos valeurs, nos désirs et nos envies, sous la forme simple du conte, c’est le pari réussi, très réussi, de Septentrion.

Cette note, trop petite, pour vous dire d’y aller, de vous laisser embarquer par ce très très beau texte.

Deux petits mots sur cette toute jeune maison d’édition, Aux Palais Outre-Ponts, quatre titres jusqu’à présent, quatre beaux livres, de belle facture, composés avec soin. On doit aussi dire aujourd’hui l’importance de ces éditeurs qui proposent des livres joliment faits, en prenant soin du choix du papier, de l’illustration de couverture et du format, le plus approprié au texte. Qui pensent aussi l’économie du livre, livre publié en Belgique et imprimé aussi en Belgique. Ce souci qui devient malheureusement de plus en plus rare.

Anton Kouzemin, Septentrion, Éditions Aux Palais Outre-Ponts, 2026, 112 pages, 15€

Emmanuel Régniez

 

 

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