Andrée Chedid, du bleu sous l’écorce : la mémoire d’une présence

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Avec Andrée Chedid, du bleu sous l’écorce, Érik Poulet-Reney ne signe ni une biographie classique, ni un essai littéraire au sens strict. Son livre avance ailleurs, dans une zone plus intime et sensible, à la frontière du témoignage, du portrait et de la prose poétique. C’est avant tout un livre de présence.

L’auteur y évoque l’amitié née avec Andrée Chedid au milieu des années 1980, après une première rencontre pour une interview radiophonique. De cette relation privilégiée demeurent des souvenirs, des scènes, des silences, des gestes simples que le temps n’a pas effacés. Rue de Seine puis rue Gaston-de-Caillavet, la poète apparaît dans son quotidien : une voix, une fenêtre ouverte sur Paris, des fleurs offertes, un cahier posé sur une table, un regard attentif porté sur les êtres et le monde.

Chaque texte éclaire une facette d’Andrée Chedid sans jamais chercher à l’enfermer dans une image définitive. Érik Poulet-Reney a une volonté constante de saisir ce qui demeure vivant derrière l’écrivain reconnue : la femme attentive aux autres, la présence chaleureuse, la simplicité presque lumineuse de son rapport aux êtres.

La voix d’Andrée Chedid traverse particulièrement ces pages. Une voix venue d’ailleurs, gardant quelque chose du Caire natal, mêlant l’Orient et Paris dans un même souffle. L’auteur restitue avec délicatesse cette musicalité singulière, cette manière qu’avait la poète de faire naître une proximité immédiate par quelques mots, un sourire ou une attention discrète.

Parmi les textes les plus sensibles du recueil, La broche bleue résume cette relation de fidélité et d’admiration discrète entre l’écrivain et la poète :

« Elle était épinglée au revers de son chemisier. Ce soir-là chez Pivot, aux regards de ceux qui la lisent. Derrière l’écran de verre.

Autour de son visage gravé de lumière. Elle pointait ce bleu, comme si tous les bleus de la Méditerranée s’étaient concentrés là, au cœur de cette simple petite broche que je lui avais offerte pour la circonstance. Sa promesse de la porter, pour accompagner son livre et abandonner sa part d’inconnu d’entre les lignes, à ceux d’un soir qui, pour la lire, avaient à percer son langage ; marier le son de sa voix aux mots imprimés ; donner un corps à l’esprit du roman et apprivoiser ce regard arrivé d’aussi loin pour dévisager « qui que tu sois, dont tu étais la plus proche qu’il ne croyait »…

Cet éclat de ciel de mai épinglé sur son cœur juste pour moi. La promesse de l’écrivain à son élève, l’homme-enfant. »

L’un des aspects les plus touchants du livre réside dans l’évocation des dernières années marquées par la maladie d’Alzheimer. Là encore, Érik Poulet-Reney évite tout pathos. Il préfère montrer les glissements de mémoire, les retours vers l’enfance du Caire, les instants où les époques se confondent, où le Nil rejoint la Seine dans l’esprit de la poète. Ces passages comptent parmi les plus émouvants de l’ouvrage parce qu’ils restent constamment retenus et pudiques.

La préface de Jean-Pierre Siméon souligne d’ailleurs avec justesse cette qualité essentielle du livre : sa capacité à restituer la vérité intérieure d’Andrée Chedid au-delà des apparences. Il rappelle combien la poète irradiait par sa générosité naturelle, son attention à l’autre et sa foi intacte dans l’humain.

L’écriture d’Érik Poulet-Reney accompagne parfaitement cette démarche. Très imagée, souvent méditative, elle privilégie les sensations, les résonances, les matières et les silences. Certaines pages prennent même l’allure de poèmes en prose où les objets, les couleurs ou les paysages deviennent porteurs de mémoire. Le livre s’inscrit ainsi dans une forme d’épure qui rejoint finalement l’esprit même d’Andrée Chedid : aller vers l’essentiel.

Les peintures de Véronique Giarrusso, présentes tout au long de l’ouvrage, prolongent cette impression de douceur et de lumière intérieure. Elles dialoguent naturellement avec le texte et participent à cette atmosphère de contemplation discrète qui traverse l’ensemble.

Avec Andrée Chedid, du bleu sous l’écorce, Érik Poulet-Reney offre un livre de fidélité. Une manière de préserver une voix, une présence et une certaine idée de la poésie.

Érik Poulet-Reney, Andrée Chedid, du bleu sous l’écorce, Éditions des Utopies , parution mars 2026, 98 p., 14€

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