SIMONE deux Épisode 4

Épisode 4 : Le retour de Simone ?

 

21 juillet 1957

— C’est elle, c’est ma fille !

Trois jours de détresse s’étaient écoulés pour Mathilde quand le maire de la commune, Adrien Bousquet, avait reçu une réponse au signalement de la disparition d’une « fillette de deux ans passés, en robe de lin, boucles brunes, yeux noirs, oreille gauche un peu décollée ».

La photo tremblait dans la main de Mathilde qui la reposa sur la toile cirée de la table de la cuisine.

Ce que les gendarmes ne comprenaient pas plus que le maire, c’était comment la petite avait pu se retrouver en si peu de temps à cent kilomètres de là.

Elle était vivante, c’était l’essentiel.

Enfin, c’est ce qu’on a cru. Tu te doutes que ça n’a pas été si simple.

 

23 juillet 1957

Les yeux brillants, Mathilde regardait sa fille, mais était-ce sa fille ? Cette petite chose qui fixait le vide avec une expression jamais vue sur un visage d’ordinaire si joyeux. Comme un masque de Simone plaqué sur une inconnue.

Mathilde avait pris le train la veille et avait dû attendre qu’on l’autorise à la voir.

Le doute lui traversa les globes oculaires en laissant le même froid qu’un fantôme. Ne la connaissant pas, les infirmières appelaient l’enfant « Petite », ou « Ma jolie » en tapotant les oreillers et en tirant les draps du petit lit à barreaux où elles l’avaient installée dans la grande salle réservée aux moins de dix ans, près de la maternité. Le plafond haut de quatre mètres rabattait leurs voix. Elles lui avaient coupé les cheveux ras, question d’hygiène expliquaient-elles en hochant la tête, paupières baissées. « On nous l’a ramenée dans un état ! » ajoutèrent-elles en levant les sourcils au ciel.

Mathilde porta la main à sa bouche. Cette robe à fleurs usée qu’elle ne lui avait jamais vue, et cette maigreur qui lui mangeait les traits… Méconnaissable. Au bout de cinq jours seulement, des joues creuses sur une enfant de deux ans et demi tout juste, la pauvrette, qui avait jamais vu ça ?

— À cet âge, ça change vite, dit l’infirmière, comme en réponse à l’interrogation muette de cette mère hébétée par l’étrangeté de sa propre chair.

Soudain, elle se souvint que plus de cent kilomètres séparaient cette ville. Et Simone n’avait appris à marcher qu’à peine un an plus tôt. Quelle enfant est capable de parcourir une telle distance ?

Son sang, vraiment ?

Mais oui, son sang.

Plus elle regardait la fillette, plus une boule chaude grossissait dans son ventre et irradiait à l’intérieur d’elle.

Je ne vais pas te mentir : je ne sais pas ce qu’elle a éprouvé, mais je l’imagine avec autant de vivacité que si je l’avais ressenti moi-même.

Portée par cette flamme, Mathilde se pencha et lui ouvrit les bras pour l’accueillir dans son giron comme si la petite ne l’avait jamais quittée. L’enfant se laissa faire sans plus réagir qu’une poupée molle.

 

25 juillet 1957

La retrouvée restait muette. Pas un mot quand le procureur général avait autorisé qu’on la remette à ses parents. Pas un mot sur le quai de la gare quand la locomotive noire et fumante s’était avancée au ras de la pierre asphaltée, pas plus pendant le trajet sur les genoux de sa mère qu’elle regardait avec de grands yeux sous son bonnet de coton à volants qui cachait le petit crâne rasé à cause de la vermine. La robe à motifs de cerises cousue spécialement par Mathilde et qu’elle lui avait apportée flottait autour de son corps émacié. Et ses orbites trop creuses !

Mathilde approcha la main du visage anxieux.

— Momone, murmura-t-elle, en caressant du bout des doigts une griffure récente sur la joue droite.

La petite recula d’un coup comme sous l’effet de la peur. Le dossier de la banquette du train la bloqua.

Non, se dit Mathilde, décidément, quelque chose n’allait pas.

Ses larmes, elle les rentra, et un grand sourire se dessina avec maladresse sur ses traits. « Ta mère, ton pilier pour toujours, » songea-t-elle avant qu’une pensée ne s’insinue par une fêlure en elle. Si Fabrice était là…

Les récriminations de sa propre mère lui revinrent.

— Quelle idée d’épouser un marin, avait-elle reproché avec tristesse. Il sera toujours absent.

— Je suis assez forte.

Forte, Mathilde l’était, mais quelle force suffit face à la disparition de sa fille ?

Face à sa réapparition.

Si elle était vraiment sa fille.

Son oreille gauche était décollée, ses traits étaient les siens, alors, quoi ?

— Momone, dit à nouveau sa mère, plus fort.

Les mains posées sur ses genoux dans une posture tordue, la retrouvée ne réagit pas.

C’était Fabrice qui la surnommait affectueusement Momone, Mathilde utilisait son prénom complet, mais la petite réagissait chaque fois avec vivacité à ce « Momone » et le répétait en riant pendant plusieurs minutes.

Cette fois, pas un mot. C’était ça qui n’allait pas.

Et ce visage subtilement étranger.

Son enfant, pourtant, et en même temps une autre.

Pas pleurer, s’ordonna Mathilde toujours souriante, rassurante, réconfortante, robuste, immortelle ; une mère, quoi. Et elle approcha en douceur sa main de celle, osseuse désormais, de la petite, et la prit dans le creux de la sienne. Recroquevillée comme un jouet cassé.

Qu’est-ce qui la rendait muette ?

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