L’AMOUR : CE MALENTENDU BIEN ÉCRIT

Joseph Lorusso, Lovers, 2023

En littérature, l’amour est rarement une bonne idée.

C’est pourtant celle qui s’impose le plus souvent, un peu comme commander un dessert quand on sait très bien qu’on va le regretter mais qu’on le fait quand même, par principe, par faiblesse ou par goût du drame. Car aimer, dans les livres, c’est surtout compliquer ce qui allait déjà mal : écrire trois cents pages là où un message clair aurait suffi, ou mourir jeune pour une personne rencontrée la veille. 

La littérature, lucide, n’a jamais vraiment cru à l’amour comme solution ; elle l’a toujours préféré comme problème. 

C’est sans doute pour cela que l’amour y apparaît moins comme un sentiment que comme un dispositif : il déclenche des intrigues, révèle des failles, met les personnages en mouvement, souvent dans la mauvaise direction, d’ailleurs. L’amour ne calme rien, il aggrave tout, mais avec panache.

C’est cet amour excessif que l’on nous a appris au collège, avec l’idée implicite que la catastrophe constituait une forme d’éducation sentimentale.

L’amour fou entre Roméo et Juliette, deux adolescents, un balcon, quelques échanges et un double suicide. On appelle ça l’amour éternel. Aujourd’hui, on y verrait surtout un sérieux défaut de communication familiale, assorti d’une propension certaine à la dramatisation.

Et que penser de Tristan et Iseut liés par un sortilège d’amour ? Que l’amour, en littérature, adore les alibis chimiques : quand le désir dépasse la raison, on invoque volontiers un breuvage.

Ces récits posent un modèle d’une étonnante longévité l’amour véritable serait celui qui arrive sans prévenir, sans discussion préalable, sans clause de rétractation. Plus il est immédiat, plus il est jugé authentique.

L’amour romantique ou comment gâcher sa vie avec style arrive au XIXᵉ siècle : et si l’on aimait très fort… mais mal ?

Bienvenue chez Madame Bovary.

Emma lit trop de romans, tombe amoureuse de l’amour, s’ennuie, recommence, s’empoisonne.  Tout cela pour avoir cru que la passion devait ressembler à une gravure ou à une phrase bien tournée.

Flaubert règle ici ses comptes avec l’illusion romantique : aimer selon les livres est rarement compatible avec une vie ordinaire. Aimer n’est plus alors un geste purement intime. C’est un acte social, visible, commenté, jugé. L’amour devient un conflit entre le désir individuel et l’ordre collectif, conflit que le roman exploite avec une remarquable constance.

Certains personnages aiment comme on joue aux échecs, c’est ce que l’on pourrait appeler l’amour-stratège.

Souvenez-vous des Liaisons dangereuses où on séduit pour gagner, on écrit des lettres comme on tend des pièges et l’amour est un sport de combat très chic. Les sentiments ne sont pas niés mais instrumentalisés avec un sang-froid admirable. On y souffre énormément mais avec une syntaxe impeccable et un sens aigu de la mise en scène.

Le cœur est une arme blanche surtout quand on a du style.

Ce type de récit introduit une idée dérangeante mais persistante : l’amour n’est pas toujours l’opposé du pouvoir. Il peut en être une forme particulièrement efficace. La séduction devient une stratégie, l’émotion un levier et la sincérité une option parmi d’autres.

La littérature moderne, plus honnête, a cessé de prétendre que l’amour rend meilleur. Face à l’amour obsessionnel, elle préfère en observer les effets secondaires.

S’il fallait en privilégier une, ce serait Duras, non par fidélité affective, mais parce qu’elle fait de l’amour une question de langue avant tout.

Chez Duras, aimer, c’est désirer, transgresser, se souvenir, réécrire. Le sentiment n’est jamais donné comme une évidence psychologique ; il est travaillé, repris, déplacé par la mémoire et par la langue. L’histoire d’amour importe moins que la manière dont elle est racontée, et racontée encore, différemment, jusqu’à devenir une matière littéraire autonome.

L’amour ne vaut pas ici pour ce qu’il fait vivre, mais pour ce qu’il permet d’écrire. Il devient une expérience de langage autant qu’une expérience du corps : quelque chose qui se défait en même temps qu’il se formule. Duras ne cherche pas à comprendre l’amour, encore moins à le justifier ; elle en observe la persistance, la répétition, l’obsession et la transforme en écriture.

Aimer devient une expérience intérieure, souvent déséquilibrée, parfois douloureuse mais intensément productive sur le plan narratif.

Ce que la littérature sait et que nous refusons d’admettre. On tombe rarement amoureux au bon moment. On aime souvent la mauvaise personne. Et quand tout va bien, il n’y a pas de roman.

Car un amour heureux fait de très bons souvenirs… mais de très mauvais livres.

La littérature n’est pas cruelle par goût du malheur mais par nécessité formelle : elle a besoin de tension, de déséquilibre, d’écart. Or l’amour satisfait n’offre ni résistance ni matière.

Si l’amour est si présent en littérature, ce n’est pas parce qu’il rend heureux, mais parce qu’il fait parler, fait écrire et fait délirer. Il est moins une fin qu’un déclencheur narratif : un moteur à catastrophes élégantes, un accélérateur de lucidité, un révélateur de failles.

Et finalement, si l’on continue à le lire, à l’écrire, à s’y frotter, c’est peut-être parce qu’on préfère le mal aimer en phrases bien tournées que le vivre sans rien avoir à raconter.

C’est sans doute là le pacte secret entre la littérature et l’amour : elle accepte de ne pas le réparer à condition qu’il continue à produire du langage

© Sophie Carmona

Février 2026

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