UN AIR DE BARTLEBY 3e volet

Le Rat de bibliothèque Bartleby
Le Rat de bibliothèque,Carl Spitzweg,1850

UN AIR DE BARTLEBY

3e volet

À la fin de sa carrière, il avait acquis la réputation de copier plus vite que son ombre.

*

Lorsque les membres du jury du Nobel de littérature s’aperçurent que l’œuvre de l’argentin Jorge Luis Borges n’était qu’une vile copie de celle, érudite et exigeante de Pierre Ménard, ils se ravisèrent.

*

La poignée de main d’un copiste peut parfois surprendre. C’est qu’en fait ces êtres mous, falots, sans volonté, ont eu l’occasion à l’instar des joueurs de tennis de se forger une poigne exceptionnelle, détail trompeur pris dans le contexte de leur allure générale, en total désaccord donc avec leur démarche si peu volontaire. Si vous croisez un copiste, évitez de lui serrer la main, surtout si celui-ci se prend pour un chef de service.

Borges cite parmi les œuvres de Pierre Ménard une adaptation en alexandrins du Cimetière marin de Valéry. Il oublie — sciemment ? — une version du même poème en vers latins composée par le génial Ménard, dédiée à un obscur poète américain et publiée sous le pseudonyme de Pierre John-Perse.

*

Copier, copier, comme écoper dans un naufrage cruellement administratif.

*

Il paraît qu’un cousin du grand poète portugais Nuno de Almeida fut employé comme copiste au ministère de la Marine à Lisbonne. Obéissant, il copiait chaque jour des rapports de capitainerie, des quittances de droits de douane, des autorisations à affréter tout en regardant le Tage qui, comme un dieu, semblait tenir sa main toujours au-dessus des eaux.

*

« Cela fait bien longtemps que je quadrille le large spectre du syndrome de Bartleby en littérature, longtemps que j’étudie cette maladie, ce mal endémique des lettres contemporaines, cette pulsion négative ou cette attirance envers le néant, qui fait que certains créateurs, en dépit (ou précisément à cause) d’un haut niveau d’exigence littéraire, ne parviennent jamais à écrire ; ou bien écrivent un ou deux livres avant de renoncer à l’écriture ; ou encore, après avoir mis sans difficulté une œuvre en chantier, se trouvent un jour littéralement paralysés à jamais ». Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie.

                                                                       *

Il pouvait contrefaire la signature d’un chef avec l’habileté des grands faussaires, et ce, sans appât du gain, rien que pour le plaisir. Ainsi, à peine rentré chez lui après une journée passée au bureau, il commençait à reproduire minutieusement comme un élève appliqué qui veut faire plaisir à son maître les griffes de ses chefs — petits, moyens, ou grands — dans un cahier dédié à cette besogne bizarre qui mêlait admiration et ressentiment.

On ne comprit jamais pourquoi cet élément brillant — ou plutôt un des moins médiocres parmi ses collègues — s’entêta pendant des années à refuser toute promotion.

*

Devise du Cercle des poètes-fonctionnaires — se réunissant pendant les heures de bureau, uniquement : « Se perdre dans la copie jusqu’au vertige, abandonner toute idée de création, d’originalité et baigner son fessier administratif dans l’océan mimétique de la nullité suprême ».

*

Humble parmi les humbles, il copia sa vie en effaçant une à une les majuscules.

*

Aucune magie dans cet univers étriqué, purement bureaucratique. Aucun génie au fond de l’encrier.

*

  1. Bustos Domecq, le célèbre écrivain et critique né à Santa Fe, rend hommage dans une de ses chroniques à l’œuvre d’un auteur hors du commun, César Paladion. Bustos Domecq souligne avec justesse qu’il est bien inutile de présenter l’auteur d’une production abondante et géniale. Il fustige le confrère indigne qui fit passer notre auteur pour un plagiaire avant d’en saisir la profondeur déconcertante.

En fait, l’art de Paladion consiste à annexer les œuvres des grands auteurs de la littérature mondiale et à les publier sous son propre nom. C’est ainsi qu’il fit paraître en 1909 à Genève Les parcs abandonnés, copie parfaite au mot près de l’ouvrage de Julio Herrera Y Reissig. La période de 1911 à 1919 fut d’une « fécondité presque inhumaine », affirme le thuriféraire, puisqu’ « apparaissent, coup sur coup » l’Émile, l’Egmont, Les Thébéennes, ou encore le De divinatione faisant raisonner à nouveau et avec une fraîcheur inégalée la langue de Cicéron. Farrell du Bosc, toujours aussi subtil, en a expliqué la méthode, celle des ampliations d’unités. L’unité de base partagée dans un fond commun n’est plus le mot ou le groupe de mots, mais l’œuvre dont l’annexion est souhaitée, opération nécessitant outre des qualités de copiste, de la clairvoyance et de l’originalité. Beaucoup des livres de ce génie sont aujourd’hui épuisés. Le bruit court qu’une édition complète des chefs-d’œuvre de Paladion serait en projet, offrant ainsi à un large public la possibilité de découvrir ses plus grands livres, comme L’Évangile selon saint Luc, Le Chien des Baskerville, ou encore les Souvenirs d’enfance de Borges.  

*

L’étendue vertigineuse d’une non-existence entre un buvard et un encrier.

*

Il recopiait ad nauseam, pratiquait la purgation par l’absurde.

*

Au moins une fois par semaine il recopiait les vers des Assis, un poème d’un jeune auteur ardennais dont la réputation commençait à se répandre dans Paris, ce qui le distrayait des interminables journées passées au bureau. C’est qu’il rêvait de devenir commis dans une bibliothèque, traînant de longs chariots de livres dans des couloirs érudits, oubliant les créances, les certificats, les hypothèques, adoptant d’une autre sorte

une médiocrité d’une autre sorte, disons plus littéraire.

*

À une époque pas si ancienne — il y a moins d’un demi-siècle — avant que les collèges et lycées ne fussent équipés de photocopieuses, nos anciens maîtres devaient remplir une tâche ingrate : faire fonctionner une machine, dite machine à alcool. Ainsi il leur fallait recopier, ou plutôt graver, d’une écriture élégante, mais avant tout appliquée et parfaitement lisible, de grands textes de l’histoire littéraire sur un stencil avant de faire déglutir le monstre dans des vapeurs d’alcool à l’aide d’une manivelle et ainsi faire surgir en mauve les pages qui n’avaient pas trouvé leur place dans le manuel partagé par la classe, le plus souvent la grande œuvre du duo Lagarde et Michard. Cela valait bien la peine de se tacher les doigts. Ce rituel peu glorieux était nécessaire avant de lâcher les fauves — Rimbaud, Lautréamont, Céline — et de laisser s’insuffler un vent de liberté destiné aux nouvelles générations, celles qui un jour connaîtraient le e-book et les bibliothèques numériques.

Daniel Kay

Lire le volet précédent https://lecontrehasard.com/un-air-de-bartleby-2e-volet/

Laisser un commentaire

Retour en haut