La flotte de Boileau
Le mois d’octobre n’en est pas vraiment un, qu’on ne sait qualifier et dont on ne se rappelle jamais. Qui peut dire ce qu’il a fait en octobre dernier ? Ni une saison avec un climat déterminé, ni une période de l’année avec des enjeux importants, octobre s’efface dans son insignifiance.
Comme en miroir à ce rébarbatif calendrier, je parcours justement une anthologie de la littérature du Grand Siècle, m’arrêtant en particulier sur un nom aussi illustre que les œuvres qui en sont paraphées sont oubliées : Boileau. Dans le chant V de son poème Le Lutrin, quelques vers retiennent mon attention :
Ce guerrier, dans l’Église aux querelles nourri,
Est robuste de corps, terrible de visage,
Et de l’eau dans son vin n’a jamais su l’usage.[1]
Mettre de l’eau dans son vin, quelle expression fameuse ! Quelle expression étrange aussi… La locution serait née il y a quelques siècles, à une époque où il était encore commun, pour rendre le vin moins capiteux, de le diluer. Mettre de l’eau dans son vin, c’est tempérer ses ardeurs, se modérer ; revoir ses prétentions à la baisse. Or, n’est-ce pas précisément l’enseignement de Bacchus ? Ne faut-il pas, pour profiter des plaisirs de la vie, toujours faire des compromis avec la passion ? Ne faut-il pas, pour apprécier le vin, composer avec ses défauts ?
Je me souviens fort à propos de cet après-midi où, avec mon condisciple de la Sorbonne, encore profanes mais déjà conquis, nous avions écumé les bars du quartier Saint-Merri, enchaînant piquette sur picrate et déception sur dépit. On rentrait dans un rade aléatoire, on commandait le jaja du jour, on le crachait et on bougeait. L’après-midi était ennuyeuse ; la vie était belle.
Lors de notre dernière tentative, on nous installa dans un recoin vaguement éclairé, et en charmante compagnie : notre table jouxtait le local poubelles de l’établissement. Catastrophe ! C’était ce genre de déconfiture dont on ne sait si on osera la raconter plus tard tellement elle nous fait honte. L’odeur était nauséabonde, et le serveur nous apporta deux verres de bourgueil, de ce petit bourgueil de comptoir qui faisait malheureusement un mariage réussi avec les relents d’ordures. Nous étions franchement furieux et, nonobstant notre urbanité à toute épreuve, commencions à le faire sentir. J’interpelai le garçon à plusieurs reprises, lui demandant s’il avait goûté le vin avant de nous l’infliger. Mon ami faisait entendre de vocales protestations.
Les gens nous observaient.
Tandis que je jouais avec la languette de sucre qui traînait sur le zinc, mon camarade me déclara : « Écoute vieux, perdu pour perdu, si on en mettait dedans ? Ça peut pas être plus dégueu. » Hébété, je continuai à tripoter le sachet en papier quelques instants. Eh bien… c’était absurde, mais nous le fîmes, et le vin, comme par magie, se révéla. Non qu’il fût devenu bon mais du moins consommable.
Pas peu fier de son intuition, mon compère se métamorphosa en véritable apprenti-sorcier, en insatiable chimiste amateur, et décréta que, pour contrebalancer le « glucose », il fallait ajouter une « lichette » d’eau. Il exigea une bouteille de Vittel et dosa minutieusement la flotte, s’enorgueillissant de « tutoyer l’Empereur » : « Tu sais vieux, Napoléon coupait son pinard. » Il semble en effet que Napoléon Ier eût une affection toute particulière pour le chambertin et qu’il le coupât d’eau frappée. Je ne pus m’empêcher de remarquer que dans « Waterloo », il y avait « water » et « l’eau » ; et je craignis que son expérimentation ne fût couronnée d’une défaite cinglante.
Enfin, pour « donner du corps » à l’ensemble, mon acolyte commanda un café, dont il transvasa une cuillerée dans son verre. Il fit virevolter le mélange et huma profondément, sourcillant d’un air on ne peut plus sérieux. Soudain, il avala une gorgée, qu’il fit circuler longuement dans sa bouche. Il ferma les yeux, les rouvrit : le résultat était bien meilleur que la vinasse révoltante qu’on nous avait administrée, flirtant même avec le millésime mémorable. Ce n’était plus tout à fait du vin et, pourtant, c’en était davantage. Notre animosité militante s’apaisa : nous avions mis de l’eau dans notre vin.
Boileau écrivait encore : « Qui vit content de rien possède toute chose.[2] » Certes, la vie est telle qu’en toutes circonstances, il faut savoir se contenter de peu : boire du bordeaux quand on préfère le bourgogne, siroter du blanc quand on ne jure que par le rouge ; mettre de l’eau dans son vin lorsqu’il est trop tannique. Mais « se contenter » n’est pas synonyme de « ne rien faire ». On se doit d’agir pour que le « peu » devienne un « peut-être ». Car, s’il faut mettre de l’eau dans son vin, il ne s’agit pas non plus de mettre l’espoir en bière.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.
© XAVIER CHAPUIS
[1] BOILEAU, Nicolas. Le Lutrin. Imprimerie générale, Paris, 1872.
[2] BOILEAU, Nicolas. Épîtres. Imprimerie générale, Paris, 1872.
